Giselle…

Chorégraphie : François Gremaud

Distribution : Samantha van Wissen

Dans le cadre du Festival d’Automne, au Théâtre des Abbesses, François Gremaud met en scène le deuxième volet de sa trilogie concernant les grandes figures féminines du théâtre et de la danse : après Phèdre, il présente Giselle à laquelle Carmen succédera.

Le ballet, le plus emblématique de la période romantique, dansé pour la première fois en 1841 par Carlotta Grisi, est interprété aujourd’hui par Samantha van Wissen, ex-danseuse d’Anne Teresa de Keersmaeker.

Elle se plonge dans l’argument du grand classique, évoquant les moments les plus importants de l’histoire et dansant avec son corps contemporain les variations de la chorégraphie de Jean Coralli et Jules Perrot, d’après le livret de Jules-Henri de Saint Georges et de Théophile Gautier, arrangé par François Grimaud. L’interprète relate en fait l’histoire d’amour tragique vécue par une « Giselle…nouvelle ». Ces trois points de suspension identifient la performance de Samantha van Wissen qui, seule sur scène pendant deux heures, brille par sa présence, son extrême habileté et son humour. Elle ne se limite pas à illustrer l’argument du célèbre ballet mais elle apporte son regard critique en mettant l’accent sur les incohérences et les paradoxes de l’histoire. En particulier, dans le deuxième acte du ballet, elle joue en ironisant sur le personnage de Mirtha, la reine des Wilis, ou bien elle emphatise le passage où celles-ci dessinent la scène avec leurs arabesques infinies…

Le spectacle s’ouvre avec un récit où Samantha van Wissen replace brièvement l’historicité de la danse académique alliée à la musique depuis l’époque de Louis XIV jusqu’au XXème  avec Merce Cunningham qui rompt cette dépendance. Dans cette lignée occidentale, le romantisme est introduit en1832 par Marie Taglioni qui danse pour la première fois sur pointes  La Sylphide « sorte de croisement entre un elfe et une mouche », modèle ailé retrouvé après dans Giselle.

Accompagnée sur scène de 4 musiciens jouant des fragments de musique de Adolphe Adam, revisité par Luca Antignani, Samantha nous transporte en Silésie allemande avec le premier acte et campe une Giselle à la porte de sa chaumière, aimée du garde-chasse Hilarion, courtisée assidument par le fourbe Loys. L’héroïne, 15 ans, paysanne en robe blanche, « vraiment trop jolie », apparaît de façon mutine, adolescente intemporelle effeuillant la marguerite… Réalisant la tromperie de Loys, un duc déguisé en villageois, elle est totalement effarouchée, perdue au point de sombrer dans la folie jusqu’à en mourir ; tragédie superbement rapportée et mimée par Samantha, pimentée par quelques traits comiques et ses remarques narquoises. Rideau.

Minuit sonne.

Le récit du deuxième acte installe une ambiance de forêt profonde où la lune éclaire la tombe de Giselle en marbre blanc, tel un tableau émouvant de Caspar David Friedrich.

Avec la même expressivité subtile, un brin dérisoire, accompagnée d’entrechats, sissones et arabesques esquissés, Samantha dit le drame des Wilis, ces jeunes fiancés défuntes, éthérées, que Théophile Gautier nommait « ces jolies mortes », dans un costume prémisse du tutu, petites ailes dans le dos, voiles sur la tête « emportées par magie par un système de ficelles manœuvrées depuis les coulisses »  dans les versions initiales. Ses propos fébriles, ses mimiques et mouvements racontent l’entrée envahissante des Wilis par groupes et par rangées, puis sous la férule de leur Reine Myrtha leur repli sur les cotés « jardin et cour ». Son emphase verbale et gestuelle nous aide -nous, spectateurs- à imaginer le passé historique et le présent fantastique ; à vivre aussi la désolation de Hilarion à la recherche d’âmes égarées, l’effarement du duc d’Albrecht chargé d’un bouquet de lys, croyant tenir Giselle dans ses bras mais n’embrassant « que son absence ». Conformément au destin des amoureux du ballet, Myrtha condamne Albrecht à danser jusqu’à la mort malgré une intervention vaine de Giselle ; laquelle doit réintégrer sa tombe, ainsi que ses compagnes, car le soleil se lève. Rideau.

ph.Dorothée Thébert Filliger

Le synopsis de cette pièce est offert à chaque spectateur qui peut ainsi encore rêver et savourer les mots choisis contant un ballet… assorti de trois points de suspension. La concertation réussie entre Samantha van Wissen et François Gremaud réactive une œuvre magistrale sous un jour dépourvu de préjugés, libéré des mythes, « en replaçant la nature et l’amour au cœur de la vie. Jusqu’au 30 Décembre 2021

Paris, Théâtre des Abbesses, 20 Décembre 2021

Antonella Poli-Jocelyne Vaysse

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