Derrière Vaval, Pleurs, cornes et fwet, dernière création de Thomas Lebrun

Chorégraphie : Thomas Lebrun

ph.Thomas Lebrun

Chaillot-Théâtre national de la danse présente Derrière Vaval, pleurs, cornes et fwèt, pièce troublante de Thomas Lebrun, Directeur du Centre chorégraphique national de Tours (CCNT) depuis 2012 et chorégraphe contemporain majeur.

A la fois enjouée, nostalgique et violente autour du thème vivant du Carnaval, la pièce se déroule en terre antillaise et de la Guyane, territoires propices au passé colonialiste, aux déracinements et migrations, aux valorisations culturelles et aux consciences identitaires.

Thomas Lebrun a tissé des relations étroites et sensibles avec les territoires ultramarins de la Guyane (principalement), de la Guadeloupe et de la Martinique, effectuant plusieurs séjours en résidence. Dans la poursuite des contacts et d’interventions locales, il a développé « Dansez-Croisez », programme d’échanges chorégraphiques « croisés » avec les artistes de ces lieux ; il entretient également des liens avec le CDCN de Guyane et avec des structures de Guadeloupe et de Martinique (la scène nationale Tropiques Atrium).

Dans ce contexte, au sein du CCN de Tours, Thomas Lebrun chorégraphie en 2025 Derrière Vaval, pleurs, cornes et fwèt. Il s’est entouré d’une femme guyanaise Emmelyne Octavie, rencontrée à Cayenne, auteure et scénariste de sa pièce, et d’autre part il met en scène trois interprètes de génération différente que l’art relie « Derrière Vaval, le Roi du Carnaval » : la danseuse guyanaise Gladys Demba, les danseurs Jean-Hugues Miredin (martiniquais) et Mickaël Top (guadeloupéen). Le Roi du Carnaval introduit cette fête populaire qui associe concrètement des figures mythiques exprimées par trois solis, encadrés de néons mobiles et colorés, posés au sol et déplacés. « Chaque personnage a été choisi en connivence avec chaque interprète, lors des premières répétitions sur chaque territoire » précise Thomas Lebrun.

« Derriere Vaval, on pleure et on a beaucoup pleuré.On recupère la tristesse des autres pour qu’elle ne reste pas sur le sol » écrit Thomas Lebrun.

La « pleureuse » ou « la diablesse », assumée par Gladys Demba, résume les pleurs, les chagrins et autres souffrances d’une année pour les dépasser. Elle évolue avec grâce et émotion ; marche lente et déhanchements subtils, frappe des pieds et gestuelle fine alternent sur un fond de chants ou de mélodies murmurées accompagnant les paroles poétiques de Emmelyne Octavie prononcées avec gravité : « Comme à un arbre… Faut s’accrocher. Surtout pas se suspendre.  Sinon tu craques !…Les diablesses se sont fatiguées à pleurer… Marre de ramasser vos larmes ».

Mais pleurer c’est être en vie, se lancer dans la vie avec des oscillations entre bien et mal, haine et amour, souvenirs doux et réalité féroce.

« On met des cornes pour foncer vers la vie quand le rouge colore les visages heureux ».

« Le diable » (Jean-Hugues Miredin) surgit, costumé en rouge, couleur même du carnaval joyeux, mais aussi couleur du sang, réanimant les sévices et meurtres dus à l’esclavage ; il est muni de miroirs et d’un chapeau surmonté de cornes animales terrifiantes. La danse suit une rythmique entrainante, aux percussions cadencées et tonalités africaines. Succèdent des chants plus calmes ou a contrario un bruit de foule déchainée suggérant une multitude humaine en liesse qui serait derrière le plateau. Le « diable » déambule sous un parapluie rouge, fixe le public avec un « coucou ! » qui interpelle avec humour, ébauche quelques figures ayant inspiré le hip-hop…, séquence interrompue par un violent bruit de claquement sec.

ph.Thomas Lebrun

Le personnage maniant le fouet -« le Fwet »- relevant d’un rituel carnavalesque est assuré par Mickaël Top. Sa manière très énergique, son costume chamarré et excentrique, ses gestes hargneux, son ton brutal de « ziac, ziac » claquant, sont accompagnés de sauts endiablés et de tours remarquables, soutenus par moment de sons de tambours.

La vérité se dessine, sans masques. Il enlève sa tunique, s’offre aux spectateurs, actionne le fouet qui déclenche des cris de douleur et de révolte. Il s’agit de « frapper les consciences » et de « fouetter la vie » alors que chants et les éclairages de Françoise Michel déclinent sur cet homme ; il est maintenant seul, torse nu, en short noir, dans une totale humilité.

La profonde sensibilité artistique de Thomas Lebrun clame la charge humaine que représente le carnaval et l’éveil que cela doit susciter envers des mentalités diverses, les époques et les âges, à commencer par les enfants et le devoir de transmission.

Au-delà de la violence sous-jacente à la poésie et à la fièvre d’un carnaval, Thomas Lebrun saisit à la fois la cruauté, l’agentivité et la beauté du monde par la danse.

Paris, Chaillot-Théâtre national de la Danse, 21 janvier 2025

Antonella Poli – Jocelyne Vaysse

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