Au coeur du Prix de Lausanne 2026

Le Prix de Lausanne, sous la direction de Kathryn Bradney, qui s’est déroulé dans la cité suisse au bord du Léman du 1er au 8 février , est bien plus qu’une simple compétition de ballet. Au cours d’une semaine entière, 78 jeunes danseurs, âgés de 15 à 18 ans, respirent au gré des cours, des répétitions et des spectacles au Théâtre de Beaulieu, où se déroule le Prix. Ils vivent dès lors une expérience riche et unique.

Ces apprentis-danseurs passent leurs journées aux côtés d’autres talents de leur âge venus du monde entier ; ils s’exposent à un public de connaisseurs qui suit chacune des étapes du processus ; ils sont mis au contact de chorégraphes, de professeurs et de directeurs de compagnies, ce qui, finalement, pourra déterminer leur avenir. En cela, le Prix condense, en un lieu et un moment, tout l’univers de la danse. Il correspond à une sorte de rite initiatique vers la profession de danseur, couronné pour 14 d’entre eux par l’obtention d’une bourse qui leur permettra d’intégrer une académie renommée ou une grande compagnie de danse.

Cette année, le Prix a une nouvelle fois mis en évidence le dévouement remarquable de ces adolescents pour leur art. Aux yeux du grand public, venu en nombre à Beaulieu, les danseurs ont incarné, grâce au ballet, tout l’envers des travers d’une jeunesse en perte de repère. Attentifs aux moindres détails et à l’écoute de chacune des corrections, ils ont su profiter du processus d’apprentissage pour présenter, lors des spectacles de fin de semaine, deux variations classique et contemporaine d’un haut degré technique et d’une grande maturité esthétique.

Le niveau, sensiblement similaire de candidats venus d’Asie, d’Amérique et d’Europe, a aussi exemplifié l’universalité de cet art de l’excellence qu’est le ballet. Cette année, c’est un Américain de 18 ans, originaire de Caroline du Nord, qui a remporté le premier prix. William Gyves s’est démarqué grâce à un Grand Pas classique, alliant énergie et précision. Ce jeune homme, qui étudie en Suisse, est un pur produit du Prix : c’est grâce à une première participation en 2023 qu’il a obtenu sa bourse d’étude à l’Académie de danse de Zurich, et, désormais, avec cette victoire, il pourra intégrer une grande compagnie de ballet.

William Gyves avec Goyo Montero-ph.Gregory Batardon

Pour mieux comprendre l’expérience qu’ont vécue ces danseurs, nous avons voulu ainsi entendre les paroles du lauréat et de ses quatre camarades de Zurich qui ont participé au Prix. Ils se sont exprimés sur leur ressenti au cours de la compétition.

Ils sont trois filles et deux garçons de 17-18 ans de l’Académie de danse de Zurich et ils s’accordent tous sur un point : ils sont venus à Lausanne pour préparer l’avenir. L’organisation du Prix, avec ses nombreuses bourses décernées et ses points de contact entre danseurs et compagnies, est pensée, en effet, pour que les concurrents dépassent le simple objectif de la compétition à tout prix. La vraie victoire, c’est bien entendu le lancement d’une carrière professionnelle. Dès lors, la participation importe en soi, quel que soit le résultat.

D’origine lituanienne, Goda Budreviciute fait penser, avec ses longues jambes, à Alena Kovaleva ; elle n’a pourtant pas été sélectionnée parmi les 21 finalistes, la faute peut-être à une fin un peu poussive de sa Reine des Dryades. Quoi qu’il en soit, elle confesse que la participation en elle-même était « un rêve devenu réalité… J’y ai vu une occasion de me présenter, moi et mon travail, à la communauté du ballet à travers le monde ».

« Partager son art avec les professionnels » : tel était aussi le but avoué de la Japonaise Lisa Ito, qui, elle, a fait partie des finalistes ; sa vivacité a fait oublier une erreur sur les fouettés italiens de Coppélia en demi-finale qu’elle a corrigée le lendemain. Le vainqueur William Gyves abonde dans leur sens : « J’ai vu le Prix comme une opportunité pour être remarqué par des compagnies ».

Lisa Ito-ph.Gregory Batardon

C’est probablement pour cette raison que les Zurichois se sont montrés étonnés par l’ambiance positive du Prix de Lausanne. Ils s’attendaient à une atmosphère nerveuse et une concurrence acharnée. Au contraire, ils ont constaté des gestes d’entraide et de connivence entre semblables.

« Ce qui m’a agréablement surpris, c’est l’atmosphère de soutien et d’ouverture qui régnait entre les concurrents », affirme l’élégante Mexicaine, Estefania Guajardo Livas, très applaudie du public lors de ses passages malheureusement infructueux en demi-finale.

« Je m’attendais à ce que ce soit plus tendu, poursuit-elle, mais au contraire, il y avait un fort sentiment de respect mutuel ».

Son confrère roumain, l’élancé Dragos Gramada, qui a, lui, obtenu une des bourses, acquiesce, en soulignant l’environnement « encourageant » qui a régné au sein des danseurs. Bien loin des stéréotypes sur les concours de ballet, l’expérience dont ils font état ressemble plus à la mise sur pied rapide d’un spectacle où chacun se sent dans le même bateau.

Dragos Gramada-ph.Gregory Batardon

Au cours de la semaine, les étudiants de Zurich ont aussi beaucoup appris. Ils ont suivi les classes de ballet d’Elisabeth Platel. Ils ont été coachés par Federico Bonelli. Ils ont été conseillés par certains auteurs des chorégraphies qu’ils ont exécutées. C’est le cas de Goyo Montero, présent à Lausanne pour transmettre son Grinding the Teeth, choisi par Gyves et Gramada pour la variation contemporaine. Ce dernier explique alors combien le contact avec le chorégraphe a modifié la perception de son œuvre : « Il a insisté sur le fait que la pièce devait en réalité être plus simple et plus calme que je ne l’avais initialement pensé. La musique étant déjà très intense et agressive, il a expliqué qu’il n’était pas nécessaire d’y ajouter une force supplémentaire ou des mouvements exagérés ».

Pendant les cours, cette idée de focalisation du geste a également frappé Estefania Guajardo Livas, la danseuse mexicaine, qui parle de « l’importance de la clarté et de l’intention dans chaque mouvement… J’ai réalisé que même les petits détails, comme la direction du regard ou le rythme de la respiration, peuvent complètement changer l’apparence du mouvement sur scène ». Lisa Ito gardera en tête, quant à elle, « d’effectuer chaque geste dans son intégralité et ne pas se précipiter ».

Estefania Guajardo Livas-ph.Gregory Batardon

Finalement, qu’ont pensé nos jeunes danseurs de cette exposition constante face au jury, au public et aux caméras, depuis l’échauffement jusqu’au spectacle, en passant par les classes et les répétitions ? Cela les a-t-il déstabilisés ? Tous confessent qu’ils y ont vu une pression supplémentaire. Pour Gyves, qui en avait fait déjà l’expérience, c’était même là l’épreuve principale cette année : « Je me suis préparé à me présenter en classe comme je le ferais sur scène, car c’était la partie la plus difficile pour moi en 2023 ».

Mais nos danseurs semblent, là encore, avoir su relever le défi.  « Je pense que les caméras m’ont aidée et m’ont encouragée à être plus présente dans les cours », affirme Goda Budreviciute. « Cependant, l’idée que le monde entier puisse voir ces vidéos pendant de nombreuses années m’a mis un stress additionnel. Mais dans l’ensemble, cela m’a davantage influencée de manière positive que négative ».

Tirer le meilleur du plus difficile : telle semble bien devoir être la morale de l’histoire pour ces cinq danseurs au Prix de Lausanne. Rendez-vous en 2027!

Christophe Farquet

 

 

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