Théâtre alla Scala de Milan : Gala Fracci 2026

ph.Brescia & Amisano

Inscrire la mémoire de Carla Fracci dans une continuité vivante, incarnée principalement par les danseurs du Ballet de la Scala, voilà la vocation première du Gala Fracci qui a présenté sa cinquième édition en deux soirées, le 31 janvier et le 3 février, au Théâtre alla Scala de Milan. C’est dans ce lieu mythique en effet que la Fracci a mené une grande partie de sa carrière d’ Étoile durant plusieurs décennies. Fracci considérait d’ailleurs la Scala non seulement un théâtre mais « une maison, un lieu d’exigence et de vérité. » 

L’hommage rendu à l’immense ballerine a débuté, sur un extrait du Tannhauser de Richard Wagner, par une sobre présentation de l’ensemble de la troupe, des étoiles jusqu’aux élèves de l’Ecole de danse du Théâtre alla Scala. Et quoi de plus touchant que de voir ces très jeunes enfants se préparer à leur future carrière avec déjà toute la discipline requise mais aussi une éclatante joie de vivre.

Après ce défilé présenté comme une garantie de continuité artistique, le choix des six extraits de ballets ainsi que le Boléro de Maurice Béjart en final, garantissait pour chacun d’entre eux un lien avec Fracci, soit qu’elle ait créé le rôle, soit qu’elle l’ait simplement dansé. Le coup d’envoi était réservé à Marius Petipa avec le Grand Pas de deux extrait de son Corsaire que la Fracci, faisant oublier les nombreuses difficultés techniques, avait nimbé de grâce lyrique. Martina Arduino et Mattia Semperboni en ont donné une interprétation élégante avec une musicalité digne de la Fracci.

La Grande scène d’amour tirée du ballet Francesca da Rimini que Mario Pistoni créa en 1966 à La Scala avec Fracci dans le rôle-titre, rappelait un autre aspect de la personnalité de l’étoile. En faisant revivre le drame de Paolo et Francesca immortalisé par Dante dans La Divine Comédie, Pistoni lui avait donné l’occasion de montrer son tempérament dramatique. Vittoria Valerio, entourée de Nicola Del Freo et Gabriele Corrado, n’a pas trahi le rôle : elle fut une bouleversante Francesca, déchirée entre son amour pour Paolo et son devoir d’épouse.

Vittoria Valerio et Nicola Del Freo-ph.Brescia & Amisano

Á la passion de Francesca et de Paolo, succédait un autre moment virtuose pris dans l’acte III de La Belle au bois dormant de Rudolf Noureev. Alice Mariani l’a traversé haut la main, le premier soir aux côtés de Jacopo Tissi, l’autre soir aux côtés de Navrin Turnbull, tous deux bons partenaires, malgré des fins de manège un peu fatiguées. Mais le couple entouré du Corps de ballet, possédait une belle prestance.

Alice Mariani et Jacopo Tissi-ph.Brescia & Amisano

Quant au Pas de deux extrait de la Giselle d’Akram Khan, interprété avec sensibilité et délicatesse par Camilla Cerulli et Marco Agostino, il remplaçait, sans doute prudemment, le ballet originel car, comment y égaler l’inoubliable Giselle incarnée par Carla Fracci et qu’un film tourné en 1969 avec Erik Bruhn dans le rôle d’Albrecht garde la trace ?

Pour la scène suivante, celle de la lettre extraite du ballet Onéguine de John Cranko, on se souvient de la précision mathématique qu’elle exige tout en suggérant l’émotion la plus vive, Cela semble aller de soi pour le couple (sur scène et dans la vie) Nicoletta Manni et Timofej Andrijashenko qui l’ont dansé très souvent ensemble. Manni possède le tempérament romantique de son personnage, Tatiana, et soigne les détails jusque dans sa façon de faire trembler la plume avec laquelle, pleine d’émotion, elle écrit à Onéguine.

Nicoletta Manni et Timofej Andrijashenko-ph.Brescia & Amisano

Après ces instants de grande immersion émotive, le public allait assister au Grand Pas de deux du troisième acte du Don Quichotte de Rudolf Noureev, un moment de bravoure absolue grâce à Maria Celeste Losa et à deux invités, l’une du Dutch National Ballet, l’autre du Royal Ballet : l’exquise Maia Makhateli dont les équilibres semblent ne pas connaitre de fin, et le puissant Patricio Revé, sorti tout droit de l’Ecole cubaine dont il a démontré combien celle-ci conserve encore toutes les qualités de son époque « soviétique ». Lors de la deuxième soirée, Marianela Núñez, danseuse Étoile au Royal Ballet succédait à la Makhateli avec autant de fougue et de précision technique.

Maia Makhateli et Patricio Revé-ph.Brescia & Amisano

Pour finir la soirée en beauté, le corps de ballet masculin s’est retrouvé autour de la table rouge du célèbre Boléro de Maurice Béjart sur laquelle Roberto Bolle a interprété le long solo que Fracci avait dansé plusieurs fois à l’Arène de Vérone durant les étés 1977 et 1978, quand ce rôle était encore exclusivement féminin. Dès l’année suivante, sur la demande expresse de Jorge Donn, Béjart accordait le rôle également au danseur vedette de sa compagnie, inaugurant ainsi une longue liste d’interprètes masculins venue s’ajouter à celle des danseuses.

Bolle possède nombre de qualités qui ont fait de lui un danseur accompli et Fracci avait très vite vu en lui un héritier de la tradition classique mais le Boléro de Béjart requiert une sensualité qui n’appartient pas à sa personnalité et, malgré la perfection de l’exécution technique, on regrette qu’il n’y ait pas davantage de complexité et de sauvagerie pour « traverser le Boléro plutôt que de l’interpréter » et entraîner ainsi le public dans cette transe. Ceci n’empêche pas d’admirer la beauté formelle que l’étoile Bolle assure à sa performance.

Il faut surtout applaudir la ligne artistique de la soirée, alternant intensité dramatique et virtuosité ainsi que les artistes qui ont servi avec soin la conception que Fracci se faisait de son art pour lequel, au-delà de la technique, chaque mouvement doit prendre sens et véhiculer une émotion. Cette cinquième édition du Gala Fracci nous a rappelé avec force que l’Histoire du ballet, si elle peut s’écrire dans les archives, s’incarne aussi dans les corps vivants d’aujourd’hui… Pour notre plus grand plaisir…

Milan, Théâtre alla Scala de Milan, 31 janvier et 3 février 2026

Sonia Schoonejans

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