Paysages intérieurs : trois visions chorégraphiques à l’Opéra de Paris
Chorégraphie : Jean-Christophe Maillot, William Forsythe, Aszure Barton

Vers un pays sage-Roxane Stojanov et Florent Melac-ph.Julien Benhamou
Pour ouvrir la saison 2026/27, le Ballet de l’Opéra national de Paris propose un triptyque intitulé Paysages intérieurs. Un programme éclectique, qui confronte trois univers chorégraphiques singuliers et accueille deux nouvelles entrées au répertoire de la compagnie parisienne.
La soirée s’ouvre avec Vers un pays sage (1995), une pièce de Jean-Christophe Maillot, directeur des Ballets de Monte-Carlo, créée en hommage à son père, Jean Maillot, peintre et professeur aux Beaux-Arts, disparu prématurément. D’emblée, le ballet impose une cadence effrénée qui ne laisse aucun répit aux danseurs. Leur engagement physique, porté par une gestuelle d’une grande précision et d’une expressivité constante, communique au public une joie de danser presque contagieuse.
Le tempérament passionné du chorégraphe s’affirme dans la densité des séquences, étroitement liées au rythme soutenu de la musique de John Adams. Il se révèle également dans des tableaux d’une grande puissance physique et athlétique, où les sauts amples et les portés spectaculaires sollicitent pleinement les interprètes. L’ensemble exige une maîtrise technique remarquable, notamment dans le travail sur pointes.
Derrière cette virtuosité foisonnante se dessinent pourtant des moments de respiration, où les danseurs semblent chercher à s’ouvrir à l’autre et à trouver leur place au sein d’une communauté. Dans certains pas de deux, la gestuelle se fait plus intime, presque suspendue, comme si elle cherchait à se soustraire à l’impulsion musicale. Ces contrastes donnent à la pièce une dimension sensible qui dépasse la seule démonstration technique. Malgré la rigueur de son écriture, Vers un pays sage emporte le public par son énergie débordante et par la générosité d’un vocabulaire chorégraphique riche en inventions et en trouvailles.
- Vers un pays sage-Claire Teisseyre et Marius Rubio-ph.JulienBenhamou
- Vers un pays sage-Hohyun Kang et Thomas Docquir-ph.Julien Benhamou
La fougue collective s’apaise finalement avec l’apparition sur scène d’un tableau de Jean Maillot, aux couleurs pastel, délicates et lumineuses, représentant un paysage de campagne. Cette image, empreinte de sérénité, vient suspendre l’agitation qui a traversé toute la pièce. Faut-il y voir l’expression d’un désir d’apaisement, voire d’un retour aux origines, de la part du chorégraphe ?
La deuxième œuvre de la soirée nous plonge dans l’univers de William Forsythe. Créée en 2011 pour Sylvie Guillem et Nicolas Riche, puis revisitée en 2024 pour trois danseurs de l’Opéra de Paris, cette pièce avait alors été interprétée par l’étoile Roxane Stojanov, aux côtés de Takeru Coste et Loup Marcault-Derouard. Aujourd’hui, c’est au tour d’Hannah O’Neill, accompagnée d’Andrea Sarri et de Shale Wagman, de se mesurer à l’écriture exigeante du chorégraphe américain.

Rearray-Hannah O’Neill et Andrea Sarri-ph.Julien Benhamou
Forsythe démontre une nouvelle fois toute la richesse de son inventivité en construisant une partition chorégraphique fondée sur les interactions entre les trois interprètes. Dans les passages silencieux, le rythme des mouvements et le claquement des pointes deviennent eux-mêmes matière musicale. Les regards, l’attention portée aux mains et les infimes variations de la gestuelle composent un réseau de dialogues, où chaque mouvement semble susciter une réponse de l’autre. Le trio explore ainsi les possibilités de l’espace avec une remarquable intelligence du geste et de la relation.
Avec Busk, Aszure Barton fait son entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra national de Paris. Une première pour la chorégraphe canadienne sur cette scène prestigieuse. Créée en 2009, cette œuvre avait contribué à faire connaître son univers chorégraphique. On pouvait donc en attendre davantage.
Aszure Barton porte son regard sur les sans-abri et les marginaux qui vivent dans la rue, tout en évoquant la précarité des artistes itinérants, saltimbanques et autres vagabonds. La scénographie dépouillée et les lumières sombres installent d’emblée une atmosphère nocturne, chargée d’inquiétude, où l’obscurité semble devenir le reflet des fragilités humaines.
Un homme vêtu de noir se détache du groupe et tente de traduire ses peurs et ses vulnérabilités par une gestuelle désarticulée. Progressivement, le collectif se reconstitue dans une forme de solidarité, comme si les individus, confrontés aux mêmes difficultés, trouvaient dans le groupe une possibilité de résistance. Pourtant, c’est précisément dans ces séquences chorales que la proposition peine à convaincre. Malgré les intentions manifestes de la chorégraphe, l’émotion ne parvient pas véritablement à s’imposer et la gravité du propos reste à distance.
- Busk-Loup Marcault-Derouard-ph.Julien Benhamou
- Busk-Corps de Ballet de l’Opéra national de Paris-Julien Benhamou
Busk laisse ainsi une impression d’inaboutissement. La construction chorégraphique ne parvient pas à donner toute son ampleur à un sujet pourtant riche de résonances humaines et sociales. Là où l’on attendait une écriture capable de faire émerger la fragilité, la solitude et la solidarité, la pièce peine à trouver une véritable profondeur expressive.
Paris, Opéra Garnier, 4 novembre 2026
Antonella Poli



