Ballets de Monte-Carlo : Roméo et Juliette, ballet intemporel de Jean-Christophe Maillot
Chorégraphie : Jean-Christophe Maillot
Distribution : Ballets de Monte-Carlo
Musiques : Serguei Prokofiev

Juliette Klein et Francesco Resch-ph.Alice Blangero
Trente ans déjà et pourtant le ballet Roméo et Juliette créé par Jean-Christophe Maillot le 23 décembre 1996 pour les Ballets de Monte-Carlo, repris du 29 octobre au 1er novembre dernier dans la Salle Garnier de l’Opéra de Monte-Carlo, lieu de sa création, semble ne pas avoir pris une ride.
Cela tient en grande partie à la qualité du vocabulaire académique de Maillot et à la qualité des interprètes mais aussi à l’originalité et solidité de la dramaturgie. Dans cette version, l’histoire des deux amants de Vérone est racontée par Frère Laurent, le personnage qui, dans la pièce de Shakespeare, veut aider mais ce faisant, précipite le drame. Il se remémore chaque épisode, le fait revivre, l’introduit par une séquence où s’exprime son désespoir et tisse ainsi le fil du récit. Le flashback renforce le tragique de cet amour malheureux.
L’histoire se resserre autour des personnages principaux; hors les affrontements entre Capulet et Montaigu, il n’y a pratiquement pas de danse de groupe. En revanche, ce sont douze rôles bien définis qui occupent le plus souvent le plateau. Le choix du chorégraphe de privilégier douze caractères plutôt que de grands ensembles remonte à son premier Roméo et Juliette créé en 1986 pour le Ballet du Grand Théâtre de Tours qui se composait de douze danseurs! Et de cette contrainte est née une excellente idée !
Dix ans plus tard, devenu directeur des Ballets de Monte-Carlo, Maillot pouvait étoffer la version initiale, renforcer le rôle de Frère Laurent avec la mise en abyme du drame tout en gardant la caractérisation des personnages. Ici réside aussi le piège pour les interprètes car il est exigé d’eux non seulement virtuosité mais aussi puissance dramatique. Or, il est des moments où l’interprétation court le risque de devenir par trop expressionniste.

ph.Alice Blangero
Dès l’ouverture, la bataille entre les deux clans est réglée de façon épurée. Les adversaires s’affrontent violemment sans pour autant caricaturer la haine brutale. Ils apparaissent davantage comme des adolescents qui se mesurent dans le combat. Plus loin, le coup de foudre entre les deux amants se devine en quelques gestes et quelques regards.

Juliette Klein (Juliette) et Francesco Resch (Roméo)-ph.Alice Blangero
C’est la scène la plus économe de la soirée, une des plus belles avec celles où Mercutio, Benvoglio et Roméo excitent Tybalt par leurs joutes et leurs facéties jusqu’au moment du drame. Quant à la scène finale, portée par la culpabilité que ressent l’homme d’église, elle se charge d’une rare intensité.
La distribution est éclatante de jeunesse à commencer par une superbe Juliette interprétée par Juliette Klein dont le jeu est tout en souplesse, subtilité, intensité, sans jamais forcer l’expression.

Juliette Klein-ph.Ballets de Monte-Carlo
Son Roméo, Francesco Resch est un partenaire solide et puissant, dont la carrure sert pour les portés et les tours des pas de deux mais sa présence aux côtés de la ligne aérienne de Juliette paraît venir d’un autre monde, plus terrien que princier, et le couple y perd un peu de sa lumière. Jaat Benoot, en Frère Laurent, s’avère acteur autant que danseur et sait garder une certaine sobriété dans son jeu dramatique. Ige Cornelis, qui possède une forte présence scénique, compose un excellent Mercutio, provocateur, ludique, inconscient du danger. Simone Tribuna rend parfaitement le caractère ombrageux et impulsif de Tybalt tout en restant un personnage attachant comme peut l’être un adolescent dans son incapacité de résister à la provocation. Il faudrait encore citer la Nourrice, Lady Capulet, Benvolio, Pâris et les deux acolytes de Frère Laurent, car chacun d’eux occupe pleinement la scène.
En ce qui concerne la scénographie d’Ernest Pignon-Ernest, elle évite toute couleur locale et, dans son style constructiviste presque sévère parvient habilement, à l’aide de plans, de lignes, d’obliques sur plusieurs niveaux, à créer un espace imaginaire adapté à l’histoire. Les costumes de Jérôme Kaplan jouent la même carte : simples, cubistes, sans panache ni rubans, ils laissent le corps libre, seul avec le mouvement. Rien à voir avec une quelconque reconstitution. Enfin, Dominique Drillot a conçu une lumière parfois irisée, parfois éclatante qui convient aux différentes atmosphères de l’histoire. La musique de Serguei Prokofiev est enregistrée, dans une très belle version, dynamique, celle de l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo dirigé par David Garforth.(1)
Une célébration réussie avec une génération de danseurs qui, sans faire oublier les interprètes de la création (Bernice Coppieters/Juliette, Chris Roelandt/Roméo et Gaetan Morlotti/Frère Laurent) tient haut la qualité d’un des ballets les plus populaires de Maillot.
Monaco, Opéra de Monte-Carlo, 29 octobre 2026
Sonia Schoonejans
(1) Référence de l’enregistrement : Prokofiev, Roméo et Juliette, op. 64, Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo, Arion, 1997.