Mettre en pièce(s)

Chorégraphie : Vincent Dupont

Distribution : Cie J'y pense souvent

ph.Marc Domage

Au sein d’une scène triangulaire bornée par d’immenses rideaux noirs aux reflets moirés sculptant l’espace, dominée par une suspension en symétrie de globes noirs brillants, les danseur-euse-s apparaissent, en tenues sobres, noires. La gestuelle précise ou affolée, les postures statiques, courbées ou allongées, les mouvements répétés ou contrastés, d’avancement, de recul, d’évitement, de résistance suggèrent en même temps la lutte et la détresse.

Cette atmosphère troublante est intensifiée par la présence sonore de la respiration des interprètes, amplifiée, déformée, transmise par des micros-HF qu’ils portent alors que leur corps redoutent leur écrasement par la descente irrémédiable des globes lumineux ; cette scénographie témoignant du parcours du chorégraphe Vincent Dupont, comédien puis danseur, concepteur avec Sylvain Giraudeau de l’esthétique du dispositif.

On passe d’une recherche chorégraphique à des enchainements mouvementés signifiants, du halètement du à l’effort au souffle véhiculant sa puissance symbolique par les sons exacerbés, les murmures et les silences. Simultanément à l’omniprésence des corps, on est plongé dans l’obscure noirceur et dans la magnificence du noir jouant avec la lumière sous forme d’éclats, lueurs, éblouissements ; ce qui m’évoque le dépassement de cette couleur avec l’« outrenoir » des toiles de Pierre Soulages qui veut bousculer nos émotions. 

 Mais, ici, la relation à un autre art concerne l’écrivain autrichien Peter Handke et son poème à portée subversive « Outrage au public » lors de la création théâtrale en 1966 (repris en 2011). Il n’y a ni narration, ni mise en scène, installant le spectateur face à « la présence » des acteurs qui égrènent des mots vivants par le seul fait sonore d’être prononcé ou par les énoncés performatifs austiniens, une autre façon – provocante – d’incarner un texte.

ph.Marc Domage

ph.Marc Domage

Dans Mettre en pièce(s), le poème figure sous forme de missives lumineuses projetées, interpellant les corps : « Ne reniflez pas, n’avalez pas, salivez, clignez des yeux, avalez…. ». Des injonctions paradoxales, contradictoires, insultantes défilent : « Vous verrez un spectacle où il n’y a rien à voir » ; sur le plateau, un pompier de service actionne un mécanisme qui anime l’ensemble des globes, les six danseurs évoluent vers la mort, engloutis par l’effondrement brutal des « murs » (les rideaux).

La dramaturgie chorégraphique affiche la violence par le port de heaumes et de plastrons aux miroitements métalliques, par des scènes  d’agressivité et de panique agglutinant les corps pris de tremblements incoercibles, par un bruit assourdissant. Jusqu’à ce qu’un poignard à l’acier étincelant émerge de ce magma et mène aux gestes explicites de décapitation et à l’inscription concomitante « L’agonie, nous ne pouvons la représenter, nous ne faisons qu’en parler ». On lit aussi « Vous serez insultés, encartés, crâneur, charlot, pantin, mécréant… », faisant surgir une actualité autour des modes d’emprise du pouvoir et de l’anéantissement des êtres.

Vient alors le retour à une humanité aux apparences de l’ordinaire, sans casques, sous un éclairage habituel puis c’est le salut des artistes envers le public.

Le saisissement vient des entrelacs fascinants du noir et de la lumière, des « entre-chocs » de vulnérabilité, de la dissimulation et de la domination meurtrière, nous renvoyant en miroir à nos corps de chair, d’actions et de pensées.

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