Montpellier Danse 2026 : Back to Kidal
Chorégraphie : Serge Aimé Coulibaly et Vieux Farka Touré

ph.Laurent Philippe
Montpellier Danse 2026, nous invite à une plongée intense dans l’Afrique Noire à l’Opéra Comédie de Montpellier, avec le danseur chorégraphe Serge Aimé Coulibaly, née au Burkina Faso en 1972 et Vieux Farka Touré. L’ambiance sonore africaine conjugue les mots du dramaturge tchadien Koulsy Lamko, la voix grave d’Odile Sankara, les chants de Niaka Sacko, la musique de Yvan Talbot et de Patrick Kabré.
Avec la pièce Back to Kidal, le public est sollicité pour prendre le chemin du retour à Kidal, une ville située au Nord du Mali.
Une femme déambule et remercie le public de sa présence sur un fond de musique jazzy, salle encore éclairée. « Je parle par conviction » dit-elle, nous invitant à partager son inquiétude : « Le village se vide, les habitants sont chassés, les enfants perdent leur rêve…et… la vie continue ». Elle dit aussi porter l’histoire ancestrale du Sahel qui admet l’écoute et la paix, mais aussi les « nuits sans sommeil, les villages brulés, sans témoins…, pas même de chiens errants. Rien que du silence », et d’ajouter alors son vécu de « volcan intérieur » et de « corps dans la douleur ».
Noir dans la salle.
La danse surgit, soutenue par l’orchestre installé sur scène. Six artistes se lancent et évoluent sur le plateau avec des mouvements désordonnés, des gestes de supplique, de rage, de prière autour d’un monticule blanc central.
Le monticule s’éclaire de rouge, suggérant un tombeau communautaire. La chanteuse dénonce, rapportant les « maitres de la guerre, démolisseurs armés » et leurs mensonges, « le sang des jeunes (qui) coule et se fond dans la boue ». Sur un thème musical afro-blues, les interprètes se mobilisent, alternativement au sol et debout, trahissant un climat agité de pitié et de piété, puis vient une phase d’accalmie.

ph.Laurent Philippe
Le monticule central se déforme, prend de la hauteur et… s’effondre ; les danseurs s’animent avec vivacité et lèvent le voile qui recouvrait l’édifice alors qu’un cri profond traverse l’espace. Passage chanté à cappella et extraction de corps abandonnés accumulés sous le monticule : ils sont à la fois survivants et revenants, et encore réduits à des fragments humains (pieds, mains, torse). On comprend la portée symbolique de la scène, englobant spectateurs et danseurs dans une profonde émotion commune. S’enchainent alors des mouvements dansés africains libres, sautés, tourbillonnants, souples, déhanchés débordant d’énergie, des dialogues posturaux véhéments et des rondes à l’unisson.
Le plateau reçoit quelques éclats rouge sang, aperçoit des fantômes voilés ; guitare et djembés entretiennent un rythme vivifiant, puis un texte dit avec puissance s’égrène. Episode de claps des mains et danse transe trémmulante, presque ritualisée, alors qu’une question engagée retentit : « Pourquoi la paix a déserté ? », la « vérité » doit se dire. Avec elle, se profilent l’esclavagisme et les tortures ; mais cette violence et cette cruauté n’ont pas réussi à détruire l’âme noire, affirmant ici sa résistance, sa dignité et son identité.
Un sentiment de tendresse et de mélancolie flotte, puis une conteuse en vient au temps présent : les corps dansants, dans une grammaire africaine, se rassemblent, se consolent, se balancent. Il est question de souvenirs, de refus de l’horreur ; il s’agit d’énoncer l’envie finale et la volonté de stabilité dans le monde. Le besoin de partage et d’empathie les uns envers les autres est impératif, reliant danseurs – chorégraphe – chanteur – musiciens – conteurs… et nous spectateurs.
C’est donc la longue évocation du colonialisme qui secoue encore le monde, remis en mémoire par Serge Aimé Coulibaly et Vieux Farka Touré, élargie aux affres et luttes actuelles dans le monde entier. Et de conclure, par un seul mot, démontré par toutes ses formulations – chantée, jouée, énoncée, dansée -, vivement applaudi et ovationné par un public enthousiaste : « Humanité ».
Montpellier, Opéra Comédie, 1 juillet 2026
Jocelyne Vaysse