Montpellier Danse 2026 : L’animale de Chiara Bersani

Chorégraphie : Chiara Bersani

ph.Rebecca Lena

Le 46ème festival Montpellier Danse reçoit Chiara Bersani qui chorégraphie et interprète son solo intitulé L’Animale, créé en Italie et Première en France.

Cette femme, dans d’autres spectacles, se présente en tant « qu’être de chair…, 98 cm ». Atteinte de nanisme et d’une dysmorphophobie sévère, la performance artistique qu’elle exécute n’en est que plus remarquable. D’autant plus encore qu’elle se déroule dans une ancienne chapelle aux voutes néo-gothiques au sein de l’Université de Montpellier, lieu certes désacralisé mais ajoutant une aura quasi religieuse, à la singularité de sa prestation.

La démarche de Chiara Bersani est active car elle entend sensibiliser le public à une « meilleure reconnaissance des personnes en situation de handicap sur les scènes », envers également à l’application de la loi française dite « d’accessibilité » de ces personnes à la vie sociale, condition même de ce spectacle. En amont, c’est l’approche du corps handicapé, du corps empêché assumant divers troubles au plan physique, émotionnel et/ou cognitif et, simultanément, affrontant les regards d’autrui. Ils traduisent souvent un état d’inquiétude voire de peur, ils provoquent volontiers des réactions de détournement voire de rejet, plutôt que susciter la compassion. En fait, ce dernier sentiment pourtant positif est parfois difficile à supporter

pour la personne handicapée car son souhait « simple » est avant tout d’être intégrée, acceptée et respectée au sein de la société.

J’ai eu le plaisir de croiser l’artiste en fauteuil roulant dans le lieu dit, et d’échanger quelques mots brefs et sourires avant qu’elle se prépare à performer.

Je la retrouve sur scène, installée sur un large socle octogonal au centre de la chapelle, allongée sur le flanc en position semi-fœtale, dos au public.

Sous un éclairage doux, son inertie rivalise avec le silence ; sans soutien musical, elle git comme immolée sur un autel, dans une tunique rose-rouge scintillante et un court collant noir, laissant bras et jambes nus.

Un mouvement imperceptible s’ébauche, à la suite de spasmes respiratoires répétés, relayés ensuite par l’alternance normale de l’inspir – expir audible.  Des soupirs naissent, des sons et murmures se colorent d’un soupçon de chants. Un bras se soulève, une main se balance, induisant une légère rotation du corps en direction du public.

En même temps qu’un trait de lumière jaillit, un cri fend l’espace. Il devient appel alors qu’une jambe se tend et que la ligne du dos se dessine ; tous mouvements discrets accompagnés de gémissements. Le visage, entouré de cheveux châtains épars, tourné vers le ciel puis vers le public, vaut pour l’expression d’une recherche de contact. Nous, spectateurs, sommes saisis par l’effort qu’elle a du accomplir pour réaliser des mouvements communément banaux, magnifiés par elle.

Le torse de l’artiste se redresse, inaugurant une lente mise debout, appuyée au socle muni d’une petite marche, lui permettant une gestuelle multidirectionnelle au mieux du possible. On comprend alors la force exigée pour effectuer quelques pas autour du socle, à la quête de rencontres et d’échanges.

Frappes des mains sur le socle, claquements de langue, bruits de respiration brisant le silence sont autant de manifestations vivantes alors qu’une certaine mort s’esquissait. A l’image, apprend-on, du « mythique solo La mort du cygne de Mikhail Folkine pour Anna Pavlova en 1905, revisité par John Cage dans une dramaturgie sonore ».

Des sons vocaux retentissent et résonnent, ses bras tendues et ses mains ouvertes semblent interpeller la statue d’une vierge sainte surplombant latéralement le plateau. Est-ce une prière ?

Vingt cinq minutes se sont écoulées. La lumière faiblit, la ténacité de « l’animal » ou encore son animalité pulsionnelle émotionnelle personnelle, énergique régresse. Son corps s’affaisse derrière le socle, la voix s’éteint, le visage disparaît, laissant persister la véracité d’une existence à être qui, maintenant, se résume au seul souffle audible.

L’artiste avance à quatre pattes, bien vivante et souriante en direction du public qui apprécie très chaleureusement une telle démonstration de vitalité, exploitée au fil de transformations corporelles successives et de défis sans cesse renouvelés, au prix d’une addition incroyable d’aptitudes et d’adaptations inventives et courageuses.

Assistée d’une aide soignante, portée et réinstallée dans son fauteuil roulant, elle nous adresse encore des gestes d’amitié et elle s’éloigne.

Respect envers cette artiste exceptionnelle qui investit des associations défendant le monde du handicap ; elle a, par ailleurs, participé à l’organisation de la cérémonie des Jeux paralympiques d’hiver Milan Cortina 2026.

Prise de conscience de l’intelligence du corps et de ce qu’on lui doit. Choix de la vie.

Montpellier, Maison des Chœurs Université de Montpellier, 2 juillet 2026

Jocelyne Vaysse

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