L’histoire de Manon à l’Opéra national de Paris

Léonore Baulac et Germain Louvet-ph.Maria Helena Buckley
L’Histoire de Manon est sans doute l’un des ballets les plus riches sur le plan de l’expression classique, conjuguée à un sens théâtral assez unique et à une grande finesse psychologique.
Créé en 1974 par Kenneth MacMillan, ce ballet est une œuvre inspirée du livre de l’abbé Prévost. Il s’agit d’une histoire simple, dont les rebondissements perdent de leur éclat au fur et à mesure que l’on avance dans la narration. La construction dramatique progresse lentement et l’intensité n’atteint véritablement son point culminant que dans le dernier pas de deux, qui décrit la mort de Manon.
Ce ballet repose sur le rythme des changements de tableaux pour raconter l’histoire de manière linéaire. L’Histoire de Manon constitue un exemple remarquable du style chorégraphique de MacMillan, tant par la vivacité des émotions et l’intensité des sensations que par sa capacité à évoquer une menace imminente et à mettre en scène, de manière remarquable, la force des passions à travers le langage de la danse classique.
On en avait plein les yeux après avoir vu l’étoile Dorothée Gilbert dans le rôle de l’héroïne, aux côtés d’Hugo Marchand (Des Grieux), lors de la soirée de ses adieux, le 15 octobre dernier.
La distribution du 19 octobre réunissait le couple d’étoiles formé par Léonore Baulac et Germain Louvet, deux artistes aux sensibilités différentes. Dès la première variation du premier acte, le danseur étoile s’impose par sa musicalité : chaque geste semble parfaitement s’incarner et prolonger la durée des sons de l’orchestre. Son corps possède cette capacité à exprimer et à transmettre naturellement au public les sentiments de Des Grieux. Sur le plan technique, ses qualités et son élégance ne sont plus à démontrer.

Germain Louvet-ph.Maria Helena Buckley
Quant à Léonore Baulac, son entrée en scène et son interprétation du premier pas de deux avec Des Grieux laissent présager une soirée riche en émotions. Dommage que la danseuse semble s’affaiblir dans le fameux pas de deux situé dans la chambre parisienne de Des Grieux. Ce passage, particulièrement riche en portés qui créent un dialogue puissant entre les corps, exige un engagement total des interprètes. La chorégraphie alterne en effet déplacements fluides, pauses structurées par les regards, et passages extrêmement rapides qui s’enchaînent sans jamais briser la ligne musicale. La danseuse se laisse complètement emporter par son partenaire, et par moment elle amène à presque percevoir un sentiment de peur.
- Léonore Baulac et Germain Louvet-ph.Maria Helena Buckley
- Léonore Baulac et Germain Louvet-ph.Maria Helena Buckley
Est-ce la peur de la pauvreté, ressentie par Manon, qui transparaît dans sa danse avec Des Grieux ? Le dualisme entre la recherche d’une vie aisée et la possibilité de vivre des sentiments sincères constitue l’un des fondements de sa psychologie.
Le premier danseur Andrea Sarri, dans le rôle de Lescaut, se montre remarquable dans ses variations du premier acte. En revanche, dans le deuxième acte, le plus narratif des trois, qui dépeint les mœurs vicieuses de la vie parisienne au XIXe siècle, son interprétation semble davantage perdre en intensité, son rôle demandant dans cet acte plus de force. C’est à ce moment que Manon apparaît aux côtés de Monsieur G. M. , envieuse des autres courtisanes, en tant que femme riche, somptueusement vêtue et parée de bijoux précieux. Dans cet acte, Léonore Baulac semble plus à l’aise et interprète son rôle avec davantage de relief dramatique. Alors qu’elle ignore complètement Des Grieux, malgré les promesses d’amour échangées au cours du premier acte, les jeux de séduction se multiplient entre les autres protagonistes, notamment Lescaut et sa maîtresse, interprétée par la première danseuse Camille Bon. Sa danse apparaît même trop élégante et raffinée au regard du rôle qu’elle incarne : elle manque de malice et de pouvoir de séduction.
Des Grieux circule dans le salon, de plus en plus affecté, en se rendant compte de la trahison de Manon. La personnalité de cette dernière, au fond ambiguë et fragile, conduit celle-ci à remettre à Des Grieux un jeu de cartes truqué, qui lui permettra de gagner une partie contre Monsieur G. M. C’est cet acte qui la condamne à mort. Lescaut, son frère, est tué ; Manon est emprisonnée et traitée comme une prostituée.
Dans le troisième acte, les tonalités du décor de Nicholas Georgiadis, en harmonie avec les costumes gris foncé, nous plongent dans la moiteur nauséabonde du port de la Nouvelle-Orléans, dans l’attente de l’arrivée du navire transportant les prostituées.
Leur débarquement, sous le regard lubrique du geôlier, imprime une tension nouvelle au drame. L’épuisement de Manon, accrochée au bras de Des Grieux, encore rempli d’espoir, est rendu avec une grande crédibilité par Léonore Baulac, une nouvelle fois physiquement transfigurée à l’orée du chemin de croix qui l’attend. L’assaut du geôlier est chorégraphié avec une brutalité et un réalisme qui préfigurent les créations ultérieures de MacMillan.
Le final est un sommet de désespoir. Manon, désarticulée par la mort qui l’envahit, danse une dernière fois dans les bras de son chevalier bien-aimé, qui cherche en vain à la sauver et à la maintenir en vie. Cet ultime pas de deux est une merveille chorégraphique, dans laquelle l’amour et la mort perdent toute distinction. Léonore Baulac et Germain Louvet font vivre au public un moment d’une grande intensité émotionnelle, comme si toutes les barrières qui retenaient leurs sentiments étaient tombées. Leurs regards intenses se cherchent ; Des Grieux tente, de toutes ses forces, de ranimer le corps mourant de sa bien-aimée et, une fois encore, ne ménage aucun effort pour soutenir son héroïne dans ses derniers élans. Le rideau tombe sur l’image de Des Grieux, désespéré, à terre, auprès du corps sans vie de sa Manon.
Paris, Opéra Garnier, 19 octobre 2026
Antonella Poli

