Thierry Malandain, son dernier Temps d’Aimer et sa tournée à Paris

Chorégraphie : Thierry Malandain

Distribution : Malandain Ballet Biarritz

Thierry Malandain et le Malandain Ballet Biarritz-Stéphane Bellocq

Avec un spectacle composé de trois pièces importantes de son répertoire, L’Oiseau de feu (2021), Boléro (2001) et Minuit et demi, ou le cœur mystérieux (2025), Thierry Malandain a salué son public en tant que directeur du festival Le Temps d’aimer la danse et du Centre chorégraphique national – Malandain Ballet Biarritz, qu’il dirige depuis 1998 : d’abord les 15 et 16 septembre, dans le cadre de son festival, puis à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, dans le cadre de la saison 2026-2027 de Transcendanses.

Un chorégraphe néoclassique? 

Résumer la carrière et la sensibilité artistique du chorégraphe en faisant uniquement référence aux œuvres présentées resterait trop réducteur, au vu des quelque quatre-vingts chorégraphies qu’il a créées.

Mais ce programme offre la possibilité de mettre en évidence certaines caractéristiques du « style Malandain ».

Comme le souligne l’artiste lui-même dans cette interview, il a été classé comme « chorégraphe néoclassique », une manière pour marquer sa singularité dans l’univers chorégraphique plutôt orienté vers la danse contemporaine. Mais sa nature l’a poussé à conserver son identité et à préserver le langage classique dont il est imprégné. Il a su l’enrichir d’éléments plus contemporains, notamment par l’utilisation des pieds en flex ou de marches exécutées de manière plus naturelle. Sa rigueur chorégraphique l’a également conduit à créer des formes géométriques qui parcourent ses ballets.

Un deuxième élément essentiel est constitué par sa musicalité : ses pièces naissent d’une écoute attentive des partitions choisies. Sa danse donne à voir la musique, comme l’affirmait le grand maître du XXe siècle George Balanchine : « Dans un ballet, chaque spectateur doit pouvoir voir la musique et écouter la danse. »

Il faut ensuite souligner sa sensibilité à transmettre un message d’élévation à l’humanité. Ses pièces, même lorsqu’elles peuvent contenir des moments sombres, sont animées par une quête de spiritualité et véhiculent un message d’espoir. Elles sont comme des lucioles pour le public, au sens de la métaphore développée par Pier Paolo Pasolini.

Les trois pièces présentées à Biarritz et à Paris synthétisent ces trois aspects.

L’oiseau de feu

L’Oiseau de feu se révèle comme une ode à l’humanité et le ballet montre un parcours purificateur. En effet, l’atmosphère du premier tableau, où tous les danseurs en tuniques noires semblent se confronter à travers des mouvements puissants et de grands déplacements sur scène, s’allège et gagne en profondeur au fil de la pièce.

Le profane et le sacré se rencontrent à travers la présence de l’Oiseau de feu, de saint François d’Assise et de sainte Claire. Un dialogue s’instaure entre eux et ils entrent en symbiose lorsqu’ils dansent les mêmes pas ensemble. Les arabesques et les ports de bras allongés ouvrent l’espace et créent une grande harmonie.

Malandain est bien loin de la première version éponyme de ce ballet, créée par Mikhaïl Fokine en 1910 dans le cadre des Ballets russes, ainsi que de celle, tout aussi célèbre, de Maurice Béjart en 1970, plus terrestre. Le tableau solaire dansé par dix danseuses vêtues de jaune entraîne le passage vers une ambiance plus joyeuse et apaisée. Mais la fragilité, qui caractérise aussi certains moments de nos vies, est également représentée dans le passage où l’Oiseau de feu apparaît blessé, ses ailes vibrant comme si elles manquaient de force.

Avec une gestuelle épurée et prégnante, tout en respectant les lignes du langage classique, Thierry Malandain transporte le public vers la conclusion de la pièce, où tous les danseurs, vêtus de tuniques blanches, se recueillent ensemble. Même si l’Oiseau de feu s’écroule à terre, un nouveau est prêt à renaître pour apporter sa lumière.

Boléro

Pour son Boléro, Malandain ne se laisse pas submerger par la célèbre musique de Maurice Ravel Ravel, avec son rythme régulier et obstiné. Le dispositif scénique, constitué de quatre panneaux en forme de prisme, placés en diagonale au milieu de la scène, englobe les treize danseurs. On peut y voir une communauté enfermée sur elle-même qui n’ose pas franchir les sorties.

D’abord, les danseurs évoluent au sol, puis commencent à se déplacer dans cet espace carré restreint, suivant les quatre directions de son périmètre et restant compacts. Le groupe est toujours tourné vers les ouvertures existantes entre les quatre panneaux. C’est ici que la relation entre danse et musique devient particulièrement subtile. Alors que la musique gagne progressivement en puissance, les corps ne suivent pas nécessairement cette montée en intensité. À plusieurs reprises, les danseurs semblent presque immobiles. Le contraste entre le crescendo sonore et la retenue physique crée une tension singulière.

Le Boléro de Malandain devient alors la représentation d’un désir d’affranchissement qui ne parvient jamais à s’accomplir. Quelques tentatives de sortie apparaissent, mais l’espace finit par reprendre possession des corps. Même au terme de la pièce, l’enfermement demeure.

Minuit et demi, ou le cœur mystérieux

Avec Minuit et demi, ou le cœur mystérieux, Thierry Malandain interprète les mélodies pour orchestre de Saint-Saëns qui alimentent son imaginaire chorégraphique : il puise dans les sentiments qu’elles dégagent pour créer des tableaux où l’on retrouve notamment des silhouettes de danseuses de la Grèce antique, des duos amoureux ou encore des scènes mélancoliques.

La pièce se construit comme une succession de tableaux où se croisent différentes figures : silhouettes évoquant les danseuses de la Grèce antique, duos amoureux, groupes et scènes empreintes de mélancolie. Plutôt que de raconter une histoire linéaire, Malandain compose une galerie d’images et d’émotions, où les corps semblent traversés par la musique.

Le langage classique reste omniprésent, mais il est constamment modelé par la musicalité et par les états intérieurs que suggère la partition. Les corps deviennent ainsi des instruments capables de traduire ce qui échappe aux mots.

La conclusion, sur L’Extase du compositeur français, sur un texte de Victor Hugo, rassemble tous les danseurs dans une harmonie collective. Après les tensions, les solitudes et les interrogations qui ont traversé les différents tableaux, la scène s’ouvre à nouveau sur une forme d’unité.

Cette image finale prend alors une dimension particulière : elle ressemble à un salut de Thierry Malandain à son public, mais aussi à sa compagnie, avec laquelle il poursuit depuis près de trois décennies un chemin artistique singulier. Une fidélité à la danse, à la musique et à une certaine idée de la beauté qui, au fil des années, n’a cessé de rencontrer les publics du monde entier.

Le parcours se poursuit désormais avec Nocturnes, que Thierry Malandain remontera pour le Ballet de l’Opéra national de Paris, du 12 février au 8 mars 2027. Il assumera également la vice-présidence de l’Académie des Beaux-Arts, avant d’en prendre la direction l’année suivante.

À travers ces trois œuvres, Thierry Malandain apparaît ainsi moins comme un chorégraphe enfermé dans une esthétique que comme un artiste qui n’a cessé de faire dialoguer héritage et modernité. Chez lui, le classicisme n’est pas une nostalgie : il devient une matière vivante, capable de se transformer au contact de la musique, de la spiritualité et des interrogations de notre époque.

Antonella Poli

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