Le Ballet de l’Opéra de Bordeaux consacre une soirée à Roland Petit

Chorégraphie : Roland Petit

Distribution : Ballet de l'Opéra national de Bordeaux

Akane Ichii et Ashley Whittle-Carmen-ph.Sigrid Colomyès

Une belle surprise que ce programme proposé par le Ballet de l’Opéra national de Bordeaux entièrement dédié à Roland Petit. Avec deux pièces importantes et deux extraits de ballet désormais entrés au répertoire, il a rappelé la double formation du chorégraphe : d’un côté, la grande école classique maintenue à l’époque à l’Opéra de Paris par Carlotta Zambelli, de l’autre, l’apport des Ballets russes entretenu par Serge Lifar alors directeur du Ballet parisien. La Soirée Roland Petit a aussi remis en mémoire son talent narratif, clair, concis, son usage fréquent de la sixième position et son inventivité dans les duos.

L’Arlésienne créée en 1974 sur les suites n.1 et n.2 de Georges Bizet dégage, par la rigueur de sa gestuelle et l’austérité en noir et blanc des costumes, un aspect constructiviste qui n’est pas sans évoquer Noces chorégraphié en 1923 par Bronislava Nijinska avec les costumes marrons et blancs de Natalia Gontcharova. Quant à l’histoire, elle évoque un autre ballet, la Sylphide mais ici, l’être aimé reste invisible. Au jour de ses fiançailles avec la jeune Vivette, Frederi ne parvient pas à se dégager de sa passion pour une femme rêvée au point de rejeter sa promise.

Marina Guizien et Ashley Whittle-L’Arlesienne-ph.Sigrid Colomyès

Le couple Ashley Whittle et Marina Guizien affrontent vaillamment les difficultés d’un duo qui doit donner l’illusion d’un trio et lorsque Frederi tente de rejoindre un être absent tout en étant retenu par Vivette dans un déploiement de sensualité, le couple rend tangible une tension qui sépare autant qu’elle réunit. Le décor tourmenté conçu par René Allio, proche d’un tableau de Vincent Van Gogh, participe au climat de folie et Petit décline ainsi la leçon de Diaghilev : faire d’un ballet un objet artistique complet.

ph.Sigrid Colomyès

Thais, extrait du ballet Ma Pavlova créé en 1986 sur la musique de Jules Massenet est un court pas de deux qui se distingue par des portés audacieux, d’une grande difficulté où heureusement, l’interprète Vanessa Feuillatte sait se faire légère comme de la mousse lorsque son partenaire, le solide Kylian Tilagone, la porte au bout d’un seul bras. Ce sont six minutes de grâce lyrique traversées par le souvenir de l’immense ballerine russe.

Dans le deuxième pas de deux La Prisonnière, extrait de Proust ou les intermittences du cœur sur les musiques de César Franck et de Camille Saint-Saëns, la difficulté attend davantage la danseuse qui, endormie, se lève et danse dans un état somnambulique tandis que son partenaire, toujours en proie à la jalousie, pense pouvoir enfin la posséder toute entière. On y admire la jeune, fragile et longiligne Sarah Leduc qui flotte plus qu’elle ne marche, partagée entre l’élan vers la liberté et l’abandon dans les bras d’Oleg Rogachev, celui-ci interprétant avec justesse l’ambiguïté entre désir et frustration.

Sarah Leduc et Oleg Rogachev-La Prisonnière-ph.Sigrid Colomyès

Enfin, en conclusion de ce programme, arrive Carmen, la pièce qui depuis sa création en 1949, n’a cessé d’être dansée, et avait propulsé le nom de Roland Petit jusqu’en Amérique où le plus parisien des chorégraphes a entamé sa carrière hollywoodienne. Avec acuité, Petit a condensé la musique de Georges Bizet et la nouvelle de Mérimée autant que l’intrigue de l’opéra.

Tous les rôles exigent un tempérament théâtral mais celui de Carmen, avec son incroyable travail de bas de jambes et de pointes acérées, requiert également virtuosité et vélocité. Alors que le Don José d’Ashley Whittle provoque la sympathie par sa jalousie maladroite, la Carmen d’Akane Ichii laisse indifférent. Excellente technicienne sans aucun doute mais elle exécute ses variations sans s’investir dramatiquement. Elle reste extérieure au rôle et il lui manque la rouerie sensuelle qui participe au charme de Carmen. Il reste que les scènes des cigarières, du cabaret et de la corrida sont délicieusement interprétées et quand arrive Escamillo le toreador, le ballet explose à nouveau de vie et de rires grâce notamment à Kylian Tilagone qui interprète à merveille sa séquence comique de séduction. La scène finale où Carmen, tel un toreador, défie Don José et meurt poignardée par son amant sur un unique rythme de percussion, garde toute sa puissance narrative.

ph.Sigrid Colomyès

Cette Soirée Roland Petit a aussi permis d’apprécier une troupe dynamique, d’une bonne tenue technique. La plupart des trente-cinq danseurs de la compagnie ont entre 18 et 26 ans et dansaient pour la première fois du Roland Petit. Les plus anciens connaissaient déjà le style Petit pour avoir dansé son ballet Notre-Dame de Paris, au répertoire depuis 2019 et c’est toujours Luigi Bonino, longtemps Principal chez Roland, puis son assistant et aujourd’hui responsable artistique des œuvres du maître, qui est venu remonter l’ensemble du programme.

Le Ballet de l’Opéra national de Bordeaux donne rendez-vous à son public du 9 décembre au 3 janvier 2027 avec Le lac des Cygnes revisité par la chorégraphe néerlandaise Rachel Beaujean.

Sonia Schoonejans

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