Idoménée (Idomeneo)

Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui

Idomeneo, Grand Théâtre de Genève-ph.Dougados Magali

Après Les Indes galantes et Atys, c’est avec Idoménée que le chef d’orchestre Leonardo Garcia Alarcon poursuit ses recherches autour de l’opera-ballet en dirigeant Idoménée (Idomeneo) au Grand Théâtre de Genève avec la mise en scène et les chorégraphies de Sidi Larbi Cherkaoui, directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève.

Cette fois, il s’agit d’un opera-seria où chant, musique et danse participent à l’action dans une continuité organique, une œuvre que, selon les mots d’Einstein, «même un génie comme Mozart ne peut réussir qu’une seule fois dans sa vie» : en effet, les nombreux arias des quatre personnages principaux, le roi Idomeneo, son fils Idamante, Ilia, la fille de Priam et Elettra, la fille d’Agamemnon, possèdent tous une force expressive qui participe au climat dramatique, ainsi que le grand quatuor qui les réunit au troisième acte.

Les chœurs revêtent aussi une grande importance, leur partition incluant des moments clés de la tragédie. Quant à la danse, elle est présente partout, débordant largement le cadre qui lui est assigné dans l’œuvre.

Sidi Larbi Cherkaoui, directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève, signe la mise en scène d’Idomeneo ainsi que les chorégraphies pour lesquelles il a invité des danseurs de la compagnie Eastman venus rejoindre ceux du Grand Théâtre.

Rappelons rapidement l’intrigue : Idomeneo, roi de Crète et vainqueur de la guerre de Troie, revient dans son pays après une longue absence. Durant son voyage de retour, il essuie un naufrage qui le fait passer pour mort mais dont Neptune le sauve à condition de sacrifier au dieu des mers la première créature vivante qu’il rencontrera après avoir accosté. Le roi en fait le serment. En son absence, Idamante, promis à Elettra, s’est épris de la captive Ilia déchirée entre la fidélité à sa famille assassinée et son amour pour Idamante dont la réciprocité provoque la furie d’Electre. Revenu dans son royaume, le roi s’apprête à réaliser sa promesse mais le sort veut que la première personne qu’il croise est … son fils ! Consterné, le roi veut éloigner Idamante mais Neptune, furieux, envoie un monstre chargé de détruire la cité. Idamante réussit à tuer le monstre et Neptune accepte d’apaiser sa colère à condition que le roi cède le trône à son fils.

Alors que dans l’opéra de Mozart, Idomeneo accepte d’abdiquer et, dans la liesse générale, désigne Idamante le nouveau roi, Sidi Larbi refuse ce « Happy end » et choisit de revenir au mythe antique selon lequel le père assassine le fils dans un accès de folie.

ph.Filip Van Roe

 

Le chorégraphe pour qui Idomeneo est un roi arrogant qui s’agrippe au pouvoir, voit dans cette fin tragique un miroir du monde actuel où l’avenir des générations futures se retrouve hypothéqué par les décisions politiques de dirigeants qui les ont précédées. Et Sidi ajoute : « J’observe aujourd’hui qu’une certaine jeunesse se bat pour son avenir contre différentes formes de domination mais cette jeunesse se retrouve sacrifiée au profit d’une minorité cynique qui souhaite conserver ses privilèges. »

Cette interprétation de l’œuvre est d’autant plus crédible que sur le plan musical, Idomeneo n’est pas sans rappeler l’Alceste de Gluck qui traite aussi du sacrifice. Sidi Larbi avait monté cet opéra il y a quelques années et s’en est souvenu. Là où sa vision devient moins convaincante, réside proprement dans les chorégraphies. En effet, la gestuelle de Sidi, tout en rondeurs, courbes et chutes en douceur, manquent de nerfs et peinent à rendre le tragique. Les danses lascives font davantage penser à une bacchanale qu’à l’affrontement explosif de sentiments puissants et contradictoires, et ce n’est pas le kitch des costumes qui permet de les prendre au sérieux.

ph.Dougados Magali

Heureusement, les fils rouges du décor réalisés par la plasticienne Chiharu Shiota, même si la gamme de couleur aurait pu varier davantage, donnent du mouvement à l’opéra. Sans cesse manipulés par les chanteurs ou les danseurs, les fils peuvent représenter aussi bien les chaînes des prisonniers troyens que les liens entre le roi et ses soldats ou l’amour entre Idamante et Ilia.

Mais le plus grand plaisir réside dans la direction d’orchestre de Garcia Alarcon, aussi précise que fougueuse et dans les voix des chanteurs. Alors que l’opéra d’Idomeneo ressemble à un gymnase vocal tant les difficultés sont nombreuses, les jeunes interprètes ont séduit le public par leur maturité. La soprano Federica Lombardi possède le jeu dramatique nécessaire au rôle d’Elettra. La mezzo soprano Lea Desandre, étoile montante de la musique ancienne, interprétait un Idamante aux accents déchirants aux côtés de la soprano Giulia Semenzato, capable d’exprimer les sentiments contradictoires de la fille du roi Priam. Quant au ténor Bernard Richter, il a interprété Idomeneo de façon très convaincante malgré le peu de temps dont il a disposé pour remplacer Stanislas de Barbeyrac, indisponible.

Grand Théâtre de Génève, 21 février 2024

Sonia Schoonejans

 

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