L’Histoire de Manon

L’Histoire de Manon est sans doute un des plus riches ballets sur le plan de l’expression classique conjuguée à un sens du théâtre assez unique et de finesse psychologique.

Ce balletde Kenneth MacMillan crée en 1974 est une oeuvre inspirée du livre de l’Abbé Prévost, une histoire simple dont les rebondissements perdent de leur éclat au fur et à mesure que l’on avance dans la narration. La construction dramatique progresse lentement et l’intensité n’est vraiment à son point plus haut que dans le dernier pas de deux qui décrit la mort de Manon.

C’est un ballet basé sur le rythme des changements de tableaux pour raconter linéairement l’histoire. L’Histoire de Manon est un exemple remarquable du style chorégraphique de MacMillan : pour la vivacité des ses émotions, pour l’intensité des sensations, pour la capacité d’évoquer une menace imminente, pour la capacité de mettre en scène remarquablement la force des passions utilisant le langage de la danse.

La musique de Massenet compilée pour l’occasion ressemblant plusieurs ses musiques manque un peu de grandeur et cohérence ; certains passages soulignent grossièrement l’action au lieu de porter l’intrigue.

L’Histoire de Manon est donc la vision de l’histoire tragique du chevalier Des Grieux avec son héroïne, jeune fille implacable et attirée par le plaisir de la vie. La raison des ses comportements est dû à ses origines : une famille digne mais qui se retrouve dans la pauvreté. Et Manon a énormément peur de la pauvreté encore plus que d’être pauvre. C’est ainsi qu’elle arrive à perdre toute sa dignité.

Interprètes d’exception Sylvie Guillem de retour au Théâtre de la Scala après 6 ans et Massimo Murru, étoile du théâtre milanais.

Le premier pas de deux de Manon et Des Grieux présente le thème musical principal du ballet (splendide élégie) que l’on pourrait apparenter à la marque du Fatum qui s’exprimera avec la puissance des cuivres à la fin du dernier acte.
Sylvie Guillem donne naissance à sa Manon avec une maîtrise parfaite de la technique alliée à une sensibilité musicale renversante.
Dans son regard se lit à la fois l’amour naissant pour le Chevalier et ce voile légèrement trouble qui préfigure sa destinée. La chorégraphie alterne déplacements fluides, pauses structurées par les regards et passages extrêmement rapides qui s’enchaînent sans briser la ligne musicale.

Le second pas de deux de Manon/Des Grieux prend place dans la chambre parisienne du Chevalier et nous fait entrer dans l’intimité des deux amants pour un pur moment de bonheur partagé. La précision à la base du langage de MacMillan est totalement imbriquée au sens musical des interprètes.

à l’Acte III, tant les tonalités du décor de Nicholas Georgiadis que l’harmonie formée avec les costumes nous plongent dans la moiteur nauséabonde du port de la Nouvelle-Orléans, dans l’attente du navire des forçats.

Le débarquement des prostituées sous le regard lubrique du geôlier imprime une tension au virage que prend le drame. L’épuisement de Manon accrochée au bras de son Chevalier rempli d’espoir est rendu avec grande crédibilité par Sylvie Guillem, une nouvelle fois physiquement transformée à l’orée du chemin de croix qui l’attend : l’assaut du geôlier est chorégraphié avec une brutalité et un réalisme précurseurs des créations postérieures de MacMillan. Le pas de deux final est un sommet de désespoir. Manon, désarticulée par la mort qui l’envahit, danse une dernière fois dans les bras de son Chevalier aimé.

Massimo Murru se situe à ce stade au-delà des superlatifs, s’appuyant sur le thème de l‘Extase de La Vierge de Massenet qui nous soulève jusqu’au destin des personnages.

Sylvie Guillem se glisse dans la peau de Manon avec un bonheur rare, que ce soit dans l’interprétation ou dans la technique. Elle a une manière de bouger bien à elle unique, ses mouvements de bras sont admirables, gracieux, lyriques, elle s’impose avec aisance dans les pas de deux passionnés mais également dans son seul solo au second acte où elle est tiraillée entre le passé avec Des Grieux et le présent. Lorsqu’elle est portée par tous les gentilshommes, les regards et les intentions sont toujours justes. Elle campe la jeune femme amoureuse, sensuelle et fascinante, comme celle plus attirée par l’argent avec le même talent. Elle est bouleversante !

La chorégraphie sert à merveille aussi les lignes du corps de Massimo Murru doué de grand flexibilité et d’extrême contrôle, qualités qui lui permettent une finition parfaite. Lorsqu’il déploie ses arabesques, c’est un peu comme si le temps se suspendait. Cette silhouette fine sert aussi le propos dramatique dans la construction d’un personnage jeune et spontané face aux premiers soucis de la vie. Le premier solo de la séduction est remarquable de contrôle du geste et de maîtrise des émotions : précision des lignes ainsi créées, réceptions nettes et silencieuses, nuances des sourires qui accompagnent l’opération de charme. Il compose un Des Grieux très subtil, délicat dans ses rapports avec Manon et profond dans son interaction avec le monde.

Le résultat de cette représentation est un triomphe qui fait exploser le public dans des applaudissements sans fin.

Milan, Théâtre de La Scala, 2 Février 2011

Partager
Site internet créé par : Adveris