Mr.Slapstick et Cygn etc…

Chorégraphie : Pedro Pawels et Jean Gaudin

Distribution : Pedro Pawels

Le Festival Faits d’hiver, a accueilli Mr Slapstick, interprété par Pedro Pawels et chorégraphiée par ce dernier et Jean Gaudin. Elle fait référence à un artiste comédien et cinéaste du début du XXème siècle Joseph Frank Keaton, et simultanément à un personnage célèbre du cinéma muet sous la dénomination de « Buster Keaton ». Sous le regard artistique de Marco Malavia, Pedro Pauwels est lui-même l’interprète de la pièce, offrant au public un solo aussi étourdissant que puissant.

 « C’est une histoire d’amour…, avec… ? » commente Pedro Pauwels à l’issue du spectacle.

Pour seul décor, une chaise dorée au centre du plateau à l’avant-scène, dos au public.

Au début de la pièce, l’artiste se présente avec une course effrénée traversant en diagonale la scène pour disparaître et reparaitre. C’est inaugurer un florilège de mouvements dansés que seul un corps rompu à l’expérience chorégraphique contemporaine peut assumer.

Pedro Pauwels revient à petit pas mécaniques, s’immobilise, se livre à des contorsions cocasses, bassin disloqué et mains sur les fesses, se pose au sol et agite ses jambes, rampe jusqu’à la chaise ; allongé sur le sol, il s’en éloigne par de lentes roulades, puis se relève dans un mouvement spiralé du corps. Sur un rythme musical qui s’accélère, se succèdent alors des marches circulaires, des arrêts marqués, des balancements suggérant hésitation et fatigue, des glissements latéraux rapides des pieds, pour revenir finalement vers cette chaise tel un objet aimanté, et reprendre bruyamment son souffle.

Cette gesticulation continue se poursuit, en remarquant l’attraction produite par la chaise vers laquelle convergent les trajets debout piétinés, raidis, tordus, sautillés, sautés ; les passages galopés, frappant « sa croupe » tel un cheval fougueux, ou roulés au sol ; les postures érigées, assises, suspendues sur les bras en tension, relâchés puis redressées en quadrupédie, tout en arborant constamment une mine sérieuse ou emprunte de tristesse. Tous ces changements de postures donnent un rythme cadencé à la pièce.

Il y a là, en filigrane, des réminiscences posturo-gestuelles et mimiques puisées dans les divers films et dans les jeux burlesques et géniaux du personnage Buster Keaton, surnommé par ailleurs « l’Homme qui ne rit jamais », au « Visage de marbre » ou encore à la « Figure de cire ».

Jusqu’au moment où le personnage, qui a su nous tourner le dos ou nous ignorer, quittant sans doute ses préoccupations mentales, fixe enfin les spectateurs qui captent avidement son regard.

Mais « Mr Slapstick » revient vite à ses obsessions intérieures, frappe du pied avec détermination, subit des spasmes et enserre son torse de ses bras, git étendu au sol, déambule fébrilement de façon perplexe, emplissant l’espace scénique.

 

Le danseur démontre son extrême plasticité corporelle et énergie soutenue, à l’égal du corps de Keaton dont il s’inspire par bribes, transpose et emmêle certaines attitudes issues des scénarios cinématographiques.

C’est une forme de « pensée en corps » s’exprimant avec poésie, une histoire ébauchée par la seule motricité expressive qui prend forme et fait sens. La dramaturgie mène le danseur à genoux devant la chaise, bras levés ; il entame un dialogue silencieux, parlé par le mouvement des lèvres, avec un être fictif à la voix muette qui prend vie.

Avec calme, il se relève. Il peut alors se détourner et s’enfoncer dans l’obscurité du plateau pendant que le halo de lumière cerne encore la chaise. Noir. Salve d’applaudissements.

La conversation critique

La soirée est suivie d’une Conversation critique organisée par le Syndicat Professionnel de la Critique de Théâtre, Musique et Danse, un moment d’ échanges libres entre le public et quatre journalistes : Amélie Blaustein-Niddam, Mireille Davidovici, Antonella Poli et Brigitte Remer.

L’émotion glissée dans l’expressivité corporelle, une certaine ambiance de tristesse malgré l’aspect clownesque de certaines séquences, la qualité musicale, l’agilité fine remarquable de Pedro Pauwels pour faire vivre un personnage absent -en fait présent sur la chaise vide-, sont discutés et soulignés. Il dresse de façon saisissante un « portrait introspectif derrière le personnage burlesque de Buster Keaton, et aussi une élaboration personnelle, plus intime.  

On se pose la question : « Mais justement, si nous -spectateurs- venions vierges de toute information préalable ? » 

Il est probable que beaucoup d’entre nous n’identifieraient pas « le caractère Buster Keaton » : l’interprétation de Pedro Pawels pourrait convoquer librement l’imaginaire de chacun, la pièce ayant alors touchée de façon large nos sensibilités et empathies grâce à une habileté talentueuse et créative du danseur – interprète – chorégraphe qu’est Pedro Pauwels.

Cygn etc…

Nous rappelons aussi qu’il a repris le 5 février, toujours à Micadanses, son solo anthologique Cygn etc…créé en 2000. Il s’agit de repenser le ballet mythique La mort du Cygne, interprété pour la première fois par Anna Pavlova sur la chorégraphie de Michel Fokine (1905) et la musique de Camille Saint-Saëns. Par ailleurs la pièce s’ouvre avec la projection de cette version et une image en noir et blanc, tirée de la vidéo, qui restera toujours figée sur le fond de la scène toute au long du spectacle.

Pedro Pawels à travers les chorégraphies de Anne-Marie Raynaud, Odile Duboc, Carolyn Carlson, Françoise Dupuy, Elsa Wolliaston, Wilfride Piollet, Patricia Karagozian, Zaza Disdier, questionne l’être Cygne, touché par les évolutions de notre sensibilité et des conceptions chorégraphiques. Huit différents cygnes se succèdent sur scène, en reconnaissant les styles des huit chorégraphes. On est touché par des images chargées de signification où le Cygne devient le symbole de possibles états de l’âme humaine. Il nous apparait tremblant, faible et renfermé sur soi-même ; il embrasse l’espace ; il se pose, en essayant de comprendre le monde. Pedro Pawels pour cette édition 2024 du Cygn etc…a invité pour le final la danseuse Kalpana Métayer, qui a consacré la soirée avec la gestuelle de la danse indienne imprégnée de spiritualité.

ph.Jean Gros-Abadie

En proposant ces deux pièces de Pedro Pawels, le Festival Faits d’Hiver a confirmé son engagement pour valoriser la figure de l’interprète, aujourd’hui parfois oubliée à l’avantage seulement des mérites du chorégraphe.

Antonella Poli et Jocelyne Vaysse

Festival Faits d’Hiver, Micadanses 5 et 7 février 2024

Partager
Site internet créé par : Adveris