Ne me touchez pas

Chorégraphie : Laura Bachman

Distribution : Laura Bachman, Marion Barbeau

Musiques : Vincent Peirani et Michele Rabbia

ph.Christophe Manquillet

Le Festival Faits d’Hiver a accueilli au Théâtre de la Bastille du 17 au 20 janvier Ne me touchez pas de Laura Bachman, un duo interprété par Marion Barbeau et Laura Bachman même.

Les deux artistes, toutes les deux forgées par la technique classique apprise à l’Ecole de danse de l’Opéra de Paris, puis danseuses dans la compagnie de la Maison Parisienne, ont choisi le langage contemporain  à des moments différents de leurs carrières : Laura Bachman, après quatre ans dans la compagnie du Ballet de l’Opéra de Paris, a suivi Benjamin Millepied et puis Anne Teresa De Keersmaeker ; Marion Barbeau s’est distinguée dans le film En corps de Cédric Klapich (2022), en assimilant le style de Hofesch Schechter, puis en créant un film Danses gâchées dans l’herbe avec Boris Charmatz , en travaillant avec Dmitri Chamblas (ancien partenaire de Boris Charmatz dans le duo mythique À bras-le-corps de 1993) et en préparant un nouveau film, Un homme en fuite qui sortira dans les salles le 3 avril prochain.

Dans l’actuelle création de Laura Bachman , les deux femmes explorent librement la fonction du toucher dans de multiples formes et situations.

La pièce

La danseuse (Marion Barbeau), dès son entrée en scène dans le noir, se consacre aux sensations et perceptions tactiles ; celles-ci vont grandir, s’explorer et se diversifier tout au long de la pièce : toucher, se toucher, être touchée.

Statique, la jeune femme semble contrainte à frotter sa peau, de la tête au pied, s’obligeant à des gestes de grattage qui s’amplifient, devenant autant fébriles, impératifs et continus que la longue stridence de la bande son.

La démangeaison frénétique qui marque ce début est-elle pathologique ?  Au point de créer une inflammation supplémentaire de sa peau ? L’interprète semble se concentrer sur sa tentative vaine d’atteindre toutes les parcelles de son corps par des mouvements instinctifs et des contorsions.

Le solo de la danseuse se poursuit avec la multiplication de tics, de chatouilles et de gratouilles, la respiration audible se fait haletante, au point que son corps frémissant se referme sur lui-même. Tintement de cloche. Elle inaugure une séance de grattage plus large avec une gestuelle plus fluide balançant plus souplement le corps, lequel desserre la secrète tension intérieure et s’autorise une ouverture vers l’extériorité.

ph.Christophe Manquillet

L’agitation cesse avec l’arrivée d’une silhouette qui s’aligne derrière la danseuse, donnant l’impression qu’elle subit un dédoublement corporel ou une mutation à trois bras. Mais ces mains externes, très tactiles, frôlent son corps, le parcourent, empaument la chair au point que des gestes de protection surgissent, anticipent l’audace incongrue, voulant limiter cette intrusion qui, malgré tout, insiste et poursuit le franchissement psychologique de limites du corps assailli.

Cependant, doucement, le duo féminin évolue vers un certain accordage, vers une acceptation avec une tactilité plus caressante…On retrouve dans ce duo, le sens du toucher tel qu’il avait été défini par les philosophes phénoménologues français, notamment Maurice Merleau-Ponty ou Jean-Paul Sartre. Le dialogue mystérieux qui s’instaure entre les danseuses, dont l’une cachée derrière l’autre, rappelle l’idée que toucher une main, une jambe, ou quelconque partie du corps, implique non seulement l’entrer en contact avec l’« autre » mais aussi la connaissance de soi-même dans ses parties plus intimes ou inconscientes. On retrouve donc de cette manière le sens du duo sur scène.

Un changement de registre survient…

La séquence suivante, un solo de la danseuse Laura Bachman, nous plonge soudainement dans tout un autre registre. Elle danse une posturo-gestualité graduellement plus sensuelle, puis équivoque, puis le basculement net dans des postures de séduction et des mimiques racoleuses. Sur une musique rythmée et percussive, le corps sexualisé s’expose, s’exhibe, le bassin ondule, se désaxe, se soulève dans un passage au sol, rampe vers le public, mais rapidement se redresse ; la danseuse, debout, en proie à la frénésie, parait contaminée par son propre mouvement chaloupé, érotisé, accédant à une sorte d’auto-jouissance. On s’interroge sur le pourquoi de ce passage qui crée une coupure dans l’atmosphère de la pièce.

Puis, l’intervention de l’autre interprète les met face à face effectuant une gestuelle en miroir, laissant venir des contacts – réponses où la chorégraphie n’empêche pas l’attitude spontanée, intuitive envers l’autre, en réciprocité.  

Dans le silence, accolées, l’une en robe, l’autre en pantalon, elles cèdent à des forces d’attraction et de soumission, jusqu’à une mélodie jouée à l’accordéon engage les deux femmes dans des pas valsés fantaisistes au travers du plateau, on retrouve une dimension plus joyeuse et de complicité ; peut-être, est-ce le résultat de leur connaissance entamée pendant le premier duo, pourrait-on se demander. Leur entente « sensible » glisse vers la nudité et les échanges charnels, esquissés par la chute des vêtements.

Les séquences suivantes de la pièce déclinent encore leurs expériences quant au toucher, de l’attrait irrésistible à l’haptophobie, des corps aimantés consentants aux gestes de refus ou de répulsion.

La nécessité de se toucher, les tics et stéréotypes pathologiques tels qu’ils peuvent être perçus par le public, reviennent comme un moyen de signifier l’emprise d’une agitation intérieure jusqu’à maltraiter sa peau faute d’exercer une maitrise de soi, comme un appel à recevoir d’autrui une manifestation apaisante, à moins de déceler un toucher forcé, agressif, qu’il faudra fuir. Dans le final, l’échange des sensations corporelles entre les deux interprètes provoque un changement des rôles : c’est le tour de Laura Bachman d’être seule sur scène et de réagir avec ses mains aux pulsions de sa peau et de son intériorité, en se reliant ainsi aux images du début de la pièce.

Ne me touchez pas offre les variations d’un dialogue non verbal mimo-posturo-gestuel, de l’intime discret à l’extravagance, de l’allusion à la démonstration, laissant à chaque spectateur la liberté d’imaginer une histoire sous-jacente.

Théâtre de la Bastille, 20 janvier 2024

Antonella Poli

Le Festival Faits d’hiver et le Théâtre de la Bastille en collaboration avec les membres du Collège Danse du Syndicat Professionnel de la Critique Théâtre, Musique et Danse ont organisé un bord de plateau à l’issue de la représentation en présence de Laura Bachman, Marion Barbeau et les journalistes Delphine Goater, Antonella Poli et Jean Couturier. 

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