Le Corsaire

Chorégraphie : Manuel Legris d'après Marius Petipa

Distribution : Maria Yakovleva, Kimin Kim et le Wiener StaatsBallett

Musiques : Adolphe Adam, Cesare Pugni, Riccardo Drigo

Le Corsaire de Manuel Legris, créé pour le Wiener StaatsBallett dans la saison 2015/2016, et repris à Vienne dans ce mois de mai, démontre la grande capacité que possède Manuel Legris, de réinventer ce ballet qui reste un monument du répertoire classique.

Grâce à ses idées, à sa sensibilité musicale et sa volonté de vouloir remettre de l’ordre dans le libretto original basé sur une intrigue complexe, il livre sa propre version où le spectateur ne perd jamais le fil de l’histoire et reste enchanté par les passages où la virtuosité de la danse classique est à son sommet. Cet équilibre prédomine du début à la fin de la représentation : pantomime et technique se complètent mutuellement suivant une logique très précise qui évite toute dispersion. 

Manuel Legris relève un défi pour un ballet qui, au fil de deux siècles, a subi plusieurs remaniements. Le ballet vint au jour le 23 janvier 1856 à Paris, à l’Opéra de Rue Le Peletier, grâce à Joseph Mazilier, sur le livret de Saint-Georges. Inspiré du poème de Lord Byron The Corsair (1814), il se déroule en Turquie et raconte les aventures du corsaire grec Conrad, qui défie le pouvoir du Seyd Pacha pour soustraire de son harem, la belle Médora dont il est tombé amoureux. L’argument se développe en trois actes avec différents tableaux qui nous emmènent dans un marché d’esclaves, un luxueux palais turc, un refuge de bandits, une tempête et un naufrage, mais surtout nous font assister à des scènes d’amour et de duels. Les figures féminines sont mises en valeur avec délicatesse. En fait, c’est autour des personnages de Médora et Gulnare que toute l’histoire s’anime.

Après la première en 1856, le ballet fut repris en 1858 à Saint-Pétersbourg, et à Moscou avec la chorégraphie de Jules Perrot, qui reste fidèle à la version de Mazilier. Un certain Marius Petipa y ajoute un Pas d’esclave où il est protagoniste en tant que Conrad, alors que Jules Perrot est le Seyd Pacha. Petipa, qui dansa le rôle de Conrad pendant dix ans (1858-1868) créa son Corsaire en 1863 ; ensuite, il le reprend en 1868 en rajoutant le Jardin animé inspiré de Versailles (Pas des Fleurs dans les précédentes versions) et enfin, en 1899, sa version finale, qui reste le chef-d’œuvre de la fin du XIXème siècle. Pendant le XXème siècle, Le Corsaire évolue : d’abord au Bolchoï avec la version d’Alexandre Gorski de 1912 ; d’Agrippine Vaganova de 1931, de Konstain Sergeev de 1973 jusqu’à celle de Alexey Ratmansky et Jurij Burlaka de 2007, d’Anne-Marie Holmes en 2013 pour l’American Ballet, reprise par l’English National Ballet et le Théâtre La Scala de Milan en 2018, et de Kader Belarbi aussi en 2013.

Donc, un grand héritage marque Le Corsaire. Audacieux, Manuel Legris reprend en main le tout avec la collaboration de Jean-Fançois Vazelle pour en refaire un ballet où la grâce, l’élégance, la beauté, l’ordre et la symétrie des figures classiques, provoquent de grandes émotions. Il reste fidèle aux musiques d’Adolphe Adam, en intégrant des morceaux de Léo Delibes, Cesare Pugni et Riccardo Drigo, avec les arrangements musicaux de Igor Zapravdin.

Le déroulé de l’histoire, parfois complexe, est là, mais on l’aperçoit avec légèreté, sans aucune longueur, grâce à l’interprétation et aux qualités techniques des danseurs du Wiener StaatsBallett. L’entrée sur scène dans le premier acte de Gulnare , Liudmila Konovalova, l’esclave qui conquiert le Seyd Pacha, suscite l’émerveillement du public ; l’apparition de Médora, Maria Yakovleva, très belle danseuse lyrique, nous fait plonger dans le cœur de son histoire d’amour et de sa condition d’esclave, qui cherche à se libérer; les variations avec Conrad, Kimin Kim, guest de la soirée, exceptionnel danseur du Marinsky. Il se fait remarquer à partir de sa première variation du premier acte. Leurs variations et les Adagios qui suivent, évoquent véritablement l’esprit du style impérial de Petipa. Le pas de deux, célèbre, du deuxième acte, entre Médora et Conrad, coupe le souffle. On dépasse toute limite, les applaudissements du public saluent les performances de Maria Yakovleva et Kimin Kim.

Davide Dato, dans le rôle de Birbanto, se fait remarquer par sa personnalité, en étant son personnage fondamental dans le triangle amoureux qui anime l’argument. L’autre moment raffiné du ballet est le Pas des trois Odalisques :  Nikisha Fogo, Natascha Mair et Nina Tonoli, enveloppées dans leurs voiles couleur glycine, dansent sur un rythme de valse et, chacune à leur tour, exécutent de belles et impeccables variations. Et dans le troisième acte, on se retrouve dans le Jardin animé, un moment de rêve, dans ce cas celui du Seyd Pacha, conçu dans la tradition russe d’autres grands ballets classiques, notamment l’acte des Dryades dans le Don Quichotte de Marius Petipa. Ici, Médora excelle encore une fois dans sa variation et le Grand Pas d’ensemble couronne ce moment onirique. Le décor et les costumes de Luisa Spinatelli, aux tonalités pastel claires, atténuent la rupture avec l’atmosphère et les ambiances orientales des tableaux précédents.

Davide Dato-ph.Wiener Staatsballett, Ashley Taylor

Après le naufrage qui marque la fin du ballet, Médora et Conrad, les seuls survivants, célèbrent pour l’éternité leur histoire d’amour. Et ce fut un triomphe pour cette production !

Maria Yakovleva et Kimin Kim- ph.Wiener Staatsballett, Ashley Taylor

Antonella Poli

Vienne, StaatsOper, 10 Mai 2019

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