Faits d’Hiver 2026 : N.éon d’Yvann Alexandre

Chorégraphie : Yvann Alexandre

Distribution : Arthur Bordage, Morgane Di Russo, Alexandra Fribault, Adrien Martins, Tristan Sagon

ph.Clara Baudry

Après plus de trente ans de créations, Yvann Alexandre tourne la page de sa carrière de chorégraphe avec N.éon, création pour cinq danseurs présentée au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du Festival Faits d’Hiver 2026 .

Elle nous surprend par le langage et la structure adoptés, qui cassent les codes précédemment utilisés. D’une écriture très précise, minimaliste où chaque détail du geste chorégraphique était contrôlé et valorisé, on passe avec cette œuvre à une plus grande liberté qui touche autant les mouvements que les différents tableaux chorégraphiques.

On dirait que Yvann Alexandre a voulu franchir des univers qu’il n’a jamais explorés et donner libre cours à ses envies de création.

Le point de départ de la pièce, comme l’affirme le chorégraphe, est la figure de Charles d’Éon de Beaumont, dit le chevalier d’Éon (1728-1810), également connu sous le nom de Charlotte, chevalière d’Éon. Diplomate, espion ou espionne, il est l’un des personnages les plus énigmatiques du XVIIIe siècle. En réalité, N.éon ne contient aucune référence directe à cette figure historique, mais elle est présente à travers les nombreuses transformations des interprètes qui se succèdent tout au long de la pièce.

Elle s’ouvre avec les cinq danseurs de dos : ils sont anonymes et immobiles, placés les uns à côté des autres sur une ligne horizontale. Leurs corps sans visages, si différents entre eux, s’expriment seulement par des mouvements d’épaules qui suivent les notes du deuxième mouvement -Andantino – de la Sonate pour piano en la majeur de Franz Schubert. Ces pulsions musculaires et articulaires sont le prélude à ce qui suivra : des tableaux déchaînés peuplés de forts guerriers, d’autres qui représentent des relations amicales ou de tendresse, et d’autres encore où les interprètes oscillent continument entre réalité et imaginaire, laissant le spectateur en suspens, en attendant la scène suivante. Cette succession de paysages chorégraphiques est rendue possible grâce aussi à la création sonore originale et abstraite de Jérémie Morizeau, composée d’une vaste palette de sons qui favorisent à transcender le réel.

ph.Clara Baudry

L’écriture rigoureuse et précise d’Yvann Alexandre reste présente, bien qu’elle se transforme en abandonnant le dessin formel des lignes.  Tout ce qu’il reste de cette caractéristique, ce sont des ports de bras très carrés en forme de V, éléments graphiques qui ouvrent l’espace en créant de nouvelles perspectives sur le plateau.

Des mouvements puissants, énergiques et libres alternent avec d’autres plus fragiles, qui permettent aux corps une approche plus sensible, à la recherche et à l’écoute de l’« autre ».  

Les lumières, constituées seulement de petites leds qui descendent du plafond, accentuent l’atmosphère de mystère. Par ailleurs, les fils qui les soutiennent forment une sorte de grille, dont les interprètes semblent savoir se libérer grâce à la précision de leurs mouvements et à leur sens choral. Les costumes jouent un rôle important dans le jeu de métamorphoses qui caractérise la pièce : t-shirts noirs transparents qui laissent entrevoir la peau, cottes de maille, chemisiers pailletés, ou bien encore de surprenantes vestes et bermudas carnavalesques couleur bleu ciel, qui déforment les corps sculptés des danseurs sur les notes du troisième mouvement de la Symphonie en fa majeur n.3 de Johannes Brahms.

Ce bras tendu à l’infini de la danseuse qui termine la pièce, représente-il symboliquement les nouveaux horizons qui s’ouvrent à la carrière d’Yvann Alexandre ?

Il présentera son dernier spectacle en juin prochain à l’Opéra Comédie de Montpellier, ville où il avait créé sa compagnie en 1993, et prendra la direction du Pole-Sud CDCN de Strasbourg à partir du mois de septembre prochain.

Paris, Théâtre de la Cité Internationale, 19 février 2026

Antonella Poli

Partager
Site internet créé par : Adveris