Opéra national de Paris : la Dame aux camélias de John Neumeier fait vibrer les coeurs
Chorégraphie : John Neumeier
Distribution : Les étoiles, les premières danseuses, les premiers danseurs et le Corps de ballet de l'Opéra national de Paris
Musiques : Frédéric Chopin
Après une absence de huit ans, La Dame aux camélias créée par John Neumeier retrouve la scène du Palais Garnier.
Ce ballet, créé en 1978, reste intemporel par l’emboitement de plusieurs drames amoureux mis en scène par John Neumeier. Il s’inspire du roman La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils* qui s’appuie sur une histoire fulgurante et douloureuse de sa propre vie avec une jeune femme demi-mondaine Marie Duplessis.
John Neumeier est complètement amoureux du personnage de Marguerite Gautier, héroïne du roman qui l’avait beaucoup touché. Le chorégraphe s’inspire de l’œuvre littéraire en essayant de reproduire les atmosphères et l’univers psychologique décrit par l’écrivain français. Sous cet aspect, La Dame aux Camélias est un chef d’œuvre.
Le ballet
Les couples brillantissimes des interprètes formés par l’étoile Dorothée Gilbert qui, à quelques mois de ses adieux, danse pour la première fois le rôle de Marguerite avec le premier danseur Florent Melac, et d’autre part par les étoiles Amandine Albisson avec Hugo Marchand, incarnent le drame de la jeune femme avec Armand Duval. Le duo Gilbert-Melac, offre une interprétation plus intimiste et émouvante alors que le duo Albisson-Marchand dévoile les qualités de séductrice de Marguerite et la passion d’Armand.
Ils sont eux-mêmes « au théâtre » sur le plateau du Palais Garnier, remontant le temps avec la prestance d’une Marguerite fière, fleurie d’un camélia blanc, assistant aux amours contrariées de Manon et du chevalier Des Grieux au 18ème siècle**, dansés en alternance par l’étoile Roxane Stojanov avec le premier danseur Thomas Docquir et par l’étoile Sae Eun Park avec le premier danseur Jérémy-Loup Quer.
John Neumeier accentue la dimension psychologique de l’intrigue d’une part en choisissant la musique de Fréderic Chopin (plutôt que celle de Giuseppe Verdi*) dont sa fluidité amplifie le flux des sentiments qui traverse les consciences, et d’autre part en concevant le déroulé de la chorégraphie sur l’alternance du passé et du présent, choix artistique parfait.
Ce parti pris permet l’analyse profonde des différents états d’âme à travers une forme de psychanalyse prête à découvrir les miroirs de l’intériorité des deux amants. Des pas de deux acrobatiques présents tout au long du ballet où les corps s’entremêlent et s’embrassent symbolisent les aspects troublants et passionnels de l’union des deux jeunes. L’histoire procède par des flash-back : à partir de la première scène où Marguerite est déjà morte, le ballet parcourt à rebours toute l’histoire d’amour des deux protagonistes et il met en avant, de manière profonde, leurs joies, leurs douleurs et leur capacité à s’aimer et à se faire du mal.
John Neumeier adopte aussi un autre choix chorégraphique qui se révèle important pour accentuer la tragédie des deux amants. Il crée un parallélisme entre Marguerite et Armand avec Manon et Des Grieux, les deux protagonistes du célèbre ballet L’histoire de Manon de Kenneth MacMillan.
« 16 Mars 1847 – Ventes aux enchères », un panneau avertit le public de la vente d’objets ayant appartenu à Marguerite, sa robe mauve, un livre… La salle s’assombrit. Le ballet s’ouvre avec le premier flash-back, une soirée au théâtre où les spectateurs assistent à un pas de deux entre Manon et Des Grieux. La première rencontre entre Marguerite et Armand se produit, marquée par le don d’un camélia de la part de la jeune femme.

Amandine Albisson-ph.Maria Helena Buckley
Cette attention déclenche un duo romantique de plus en plus sensuel autant qu’il est de plus en plus osé ; la chorégraphie multiplie les portés audacieux et les élans énergiques du jeune homme et les équilibres innovants de Marguerite, apparaissant suspendue, recroquevillée… pour glisser au sol dans le ravissement. Puis, dégageant un érotisme certain, on contemple l’attraction masculine suscitée par Marguerite lors d’un bal, mais elle s’écarte, tousse de manière inquiétante et rejoint Armand.
A cet acte I, succèdent des jeux mondains qui introduisent à la réalité de l’atmosphère sociétale de la bourgeoisie parisienne savamment facétieuse avec ses fêtes mondaines dissolues, ses farandoles embarquant jeunes filles excitées, prostituées et servantes.
Sur scène, le piano Marguerite et Armand sont là et se rencontrent lors d’une escapade à la campagne. L’atmosphère est gaie et lumineuse, suscitée surtout par les pas de deux de Prudence et Gaston (Marine Ganio et Andrea Sarri – Roxane Stojanov et Antonio Conforti).

Dans une fascination réciproque, les deux amants se cherchent et s’éprouvent, les artistes révélant plus encore leur maitrise technique et leur extrême sensibilité. Marguerite se livre à lui, cheveux défaits, avec des gestes d’une grande délicatesse et précision ; Armand répond à ce raffinement, transportant – dans tous les sens du terme – une femme énamourée à laquelle il exprime, avec tendresse et subtilité, son exaltation. C’est un duo à la fois langoureux et fébrile, léger comme le tulle aérien de la danseuse, intense comme le désir exacerbé, magnifique par l’entente et la fluidité des échanges de corps – à – corps incessants.
Cet envol passionné est contrarié par le père d’Armand qui, s’opposant à cette liaison, entraine la belle à son bras qui se révolte avec des postures acérées, tremblantes et implorantes. Un pas de deux suggère ses pensées dérivant vers cet autre duo mythique (Manon – Des Grieux) : Marguerite et Manon dansent en miroir avec une très grande habileté, cette dernière en sort triomphante, en soulignant le destin commun tragique des deux femmes.
L’acte II se termine avec Armand, ayant reçu la triste missive ; il exprime sa douleur et sa flamme blessée avec Marguerite qui a désormais choisi de se lier avec l’aristocrate Duc (Arthus Raveau), son prétendant. Olympia (Naïs Duboscq et Bianca Scudamore) cherche à consoler Armand avec ses avances.
On retrouve l’incandescence du couple à l’acte III après que Marguerite, hiératique dans son apparence mais fragile dans son intériorité s’enlève sa fourrure. A nouveau, un bal somptueux en robes noires moirées se déroule. Réminiscences…

Amandine Albisson et Hugo Marchand-ph.Maria Helena Buckley
Les interprètes s’étourdissent dans une valse : aux incitations fougueuses d’Armand et à son assurance virile correspondent des mouvements cambrés, renversés, désaxés, balancés de Marguerite pour finir dans une farouche roulade au sol, l’un déshabillant l’autre…
En pleine détresse et vulnérabilité à cause de sa maladie, l’élan vital de Marguerite ne cède pas. Face à son miroir, elle essaie encore une fois de réanimer sa beauté en s’habillant avec une robe rouge vif. Sa dernière sortie au théâtre la confronte au pas de deux ultime de Manon avec Des Grieux. Une fois rentrée, elle s’effondre, seule, à l’agonie. Le ballet se clôt avec la figure d’Armand qui parcourt le journal intime de son aimée, seul souvenir vivant de leur aventure.
Le faste de la mise en scène souligne l’argumentation par l’engagement puissant des corps, par les « paroles » gestuelles et les attitudes sublimant la brulure de l’émotion amoureuse, tout en dénonçant dans l’ombre la position des femmes qui pensent réussir à exister par la séduction.
Trois heures de ballet paraissent presque insuffisantes tant on ne se lasse pas d’une telle magnificence chorégraphique grâce à tous les artistes présents sur scène.
Paris, Opéra Garnier, 10 et 13 mai 2026
Antonella Poli
* Pour son roman « La Dame aux camélias », Alexandre Dumas, fils illégitime de Alexandre Dumas (père), s’inspire de sa propre relation avec Marie Duplessis entre septembre 1844 et août 1845, jeune courtisane adulée par de nombreux amants. Jaloux et endetté par ses exigences mondaines parisiennes, il la quitte, fait un long voyage, apprend à son retour en 1847 son mariage avec un comte et sa mort due à la tuberculose. Installé à Saint-Germain-en-Laye, A. Dumas achève en trois semaines son roman, publié en 1848, au succès immédiat. Il le transforme en une pièce de théâtre ; jugée immorale, celle-ci est jouée pour la 1ère fois en Février 1852 et elle est reprise en opéra lyrique, La Traviata, par Giuseppe Verdi en 1853, au Théâtre la Fenice de Venise le 3 Mars.
** Roman de l’abbé Prévost « Manon Lescaut (1731) » qui a contribué à forger les personnages de Marguerite Gautier (La dame aux camélias) et d’Armand Duval (A. Dumas lui-même (fils).