Le Parc d’Angelin Preljocaj à l’Opéra de Paris : jeux de séduction et passions encore vivants
Chorégraphie : Angelin Preljocaj
Distribution : Les étoiles, les premières danseuses, les premiers danseurs et le Corps de Ballet de l'Opéra de Paris
Musiques : W.Mozart, Vejvoda

Léonore Baulac et Florent Mélac-ph.Maria Helena Buckley
« Si la capacité de résistance tend à exacerber le désir, il semble aussi que cette volonté d’enrayer les progrès de la passion, tout en lui donnant une courbure particulière, finisse par exalter davantage l’amour. De la Princesse de Clèves aux Liaisons dangereuses, en passant par la Carte du Tendre di Mlle de Scudéry, toute cette littérature déjà nous a précédés, dans la ritualisation sophistiquée des affres de l’amour, comme pour échapper à l’abîme du quotidien et du banal » (A.Preljocaj).
C’est par ces mots qu’Angelin Preljocaj présente l’origine de son ballet Le Parc, créé en 1994 pour le Ballet de l’Opéra national de Paris. Le chorégraphe a choisi certaines musiques parmi les plus célèbres de Mozart et s’est inspiré de manuscrits d’écrivains français des XVIIe et XVIIIe siècles, tels que La Princesse de Clèves de Mme La Fayette (1678), Les Liaisons dangereuses de Laclos (1782) et la Carte du Tendre extraite du roman Clélie de Mlle de Scudéry (1654), qui décrivent le monde des sentiments de l’époque, les modes de comportement dans les approches amoureuses, et plus généralement l’esprit précurseur du siècle des Lumières, période historique où les théories sur le goût, le plaisir et, plus généralement, la thématisation des théories des sentiments ont commencé à se diffuser.

Hannah O’Neill-ph.Maria Helena Buckley
Entre séduction et passions
Trente ans après sa création, Le Parc a révélé encore toute sa modernité et sa capacité à susciter de grandes émotions dans le public. Des étoiles renommées avaient interprété ce ballet dans le passé, notamment Isabelle Guérin, Aurélie Dupont, Eleonora Abbagnato, Alice Renavand, Laurent Hilaire, Manuel Legris, Mathieu Ganio ; la relève d’aujourd’hui a vivifié ce ballet avec leur sensibilité contemporaine et leur offre d’interprétations tout à fait naturelles et incarnées. Particulièrement, nous nous référons aux couples composés par Hannah O’Neill avec Germain Louvet et par Léonore Baulac avec Florent Mélac. Ces merveilleux interprètes ont su exprimer les tourbillons amoureux avec une gestuelle raffinée et pointue.
Pour en revenir au ballet et en particulier à sa relation avec la musique, Preljocaj en valorise sa subtilité et sa profondeur, capables de célébrer l’amour et le désir.
Le chorégraphe, malgré les références historiques qui auraient pu suggérer l’adoption d’un style plus classique, maintient son vocabulaire gestuel caractérisé par des lignes carrées, des bustes inclinés et des portés acrobatiques.
Le ballet est composé de tableaux dans lesquels les protagonistes se retrouvent dans un « jardin idéal » où naissent et s’accomplissent les premiers jeux amoureux de découverte et de séduction entre les femmes et les hommes.
Précisément, sur la musique des Danses allemandes de Mozart, la chorégraphie accentue la structure musicale de chaque phrase de la partition, les cellules rythmiques étant en harmonie avec les lignes créées par les mouvements de l’ensemble.
Dans le premier pas de deux qui marque la naissance de l’amour entre les deux interprètes principaux, ces derniers se touchent à peine : le jeune homme effleure d’abord un bras de sa dame, puis sa cheville. Ils dansent ensemble, sur des lignes symétriques et parallèles, dos à dos. Un sens aigu de pudeur les laisse encore distants jusqu’à la fin de la première partie. Puis une certaine audace modifie cette allure ; l’attirance physique pousse les corps à se rechercher, elle devient visible, palpable, dans un espace qui soudainement s’électrise, car le ballet évolue progressivement dans un crescendo d’intimité où les barrières sentimentales commencent à tomber.

Dans la deuxième partie, le décor simule un coucher du soleil ; les femmes se débarrassent de leurs vêtements encombrants « à panier » typiques du XVIIIe siècle pour laisser la place à des tenues plus légères et frivoles qui laissent entrevoir les formes de leurs silhouettes. Les passions amoureuses se révèlent : les corps se frôlent puis se touchent de manière plus totale et décomplexée, cédant au désir.

Léonore Baulac et Florent Mélac-ph.Maria Helena Buckley
Le pas de deux final de la deuxième partie voit encore la protagoniste principale se renfermer en elle-même : elle repousse encore une fois les avances de son partenaire après les avoir en quelque sorte suscitées.
Mais nous voici enfin arrivés à la troisième partie.
L’atmosphère nocturne et l’obscurité abolissent les obstacles à l’amour. C’est dans cette partie que nous retrouvons un des pas deux les plus réussis de la danse contemporaine, exécuté sur l’Adagio du concerto pour piano et orchestre n° 23, K488. Son originalité est telle qu’il pourrait même sembler être une partie à part entière du ballet : elle se développe comme une véritable scène entre deux amants d’un film, capables de jouer avec un fort impact théâtral. Des tons mélancoliques et d’abandon prévalent, en syntonie avec la partition musicale. Les deux jeunes amants s’observent, étudient les contours de leurs silhouettes, se désirent à travers un jeu de corps touchés-touchants qui valorise les aspects sensoriels.

Hannah O’Neill et Germain Louvet-ph.Maria Helena Buckley
Face à son partenaire, la jeune femme tente de l’impliquer et de lui transmettre ses sensations à travers une large série de mouvements : elle tente de soulever son bras, de le faire pivoter et de l’attirer vers elle comme si, déjà, elle pouvait le serrer dans ses bras.
Son partenaire poursuit cette première phase de connaissance et de découverte. La fluidité de ses gestes, sa façon de dessiner, note après note, chaque partie du corps de la danseuse, tantôt en passant sa tête sous son bras, tantôt en lui caressant le dos, ne diffère en rien de ce que la protagoniste venait d’accomplir. Tout se passe vraiment à l’unisson : avec son visage qui la caresse, il dessine son corps jusqu’à la taille. L’union devient de plus en plus évidente, jusqu’à ce qu’elle se jette elle-même dans ses bras, annulant tout le poids de son corps.
Le point culminant de cette phase est un baiser, qui commence délicatement, tout comme la note spécifique du piano, pour s’amplifier ensuite à travers une spirale voluptueuse : la danseuse, suspendue aux lèvres de son partenaire, est soulevée du sol par ce dernier qui commence à tournoyer et l’élève vers le ciel, poussé par le rythme de la mélodie de l’orchestre jusqu’à la reprise du piano, moment où il la repose.
Les corps s’enroulent et se déroulent en s’étreignant, puis s’unissent à nouveau, restant une fois de plus étendus et liés sur le sol.
Le ballet est un questionnement lucide sur l’art d’aimer ; il passionne, transporte et nous fait rentrer dans les labyrinthes de nos émotions.
Paris, Opéra Garnier, Février 2026
Antonella Poli