Festival d’Avignon 26 : le corps de Boris Charmatz, avec Muette, brise le silence

Chorégraphie : Boris Charmatz

Distribution : Boris Charmatz

ph.Raynaud de Lage - Festival d'Avignon

Que peut un corps lorsque toute possibilité de parole et de dialogue lui est empêché ? C’est autour de cette question que semble s’articuler Muette, la dernière création de Boris Charmatz, présentée au Festival d’Avignon, à la Chartreuse de Villeneuve Les Avignon.

Après Somnole (2021), où il glissait imperceptiblement de la torpeur à la transe, porté par le seul souffle de son sifflement, le chorégraphe revient à la forme du solo. Un territoire qu’il explore avec une radicalité nouvelle. Une première esquisse de Muette avait été dévoilée le 22 mai dernier à La Briqueterie, à l’issue d’une résidence. Ce que nous découvrons aujourd’hui à la Chartreuse est le résultat d’un travail où nous ressentons la profondeur.

Avec Muette, Boris Charmatz s’expose sans aucun rempart. Il met son corps à nu, au sens propre comme au sens figuré, offrant une performance d’une intensité presque insoutenable, qui ébranle autant qu’elle fascine.

Il entre en scène lentement, traverse le plateau et gagne un angle, tournant le dos au public. Un temps suspendu s’installe. Puis vient le déshabillage, ponctué de silences et de pauses qui lui confèrent une dimension presque rituelle.

Après avoir longé l’un des murs en l’effleurant du bout des doigts, il rejoint le centre du plateau, nu, sans musique, avec un cœur dessiné sur l’abdomen. Dans sa bouche, il tente de préserver une fragile bulle de salive. Son regard, tourné vers le ciel, semble déjà avoir quitté le monde des vivants. Cette figure, entre extase et abandon, évoque certaines représentations du Christ crucifié, où le corps, vidé de lui-même, devient pure image de la souffrance.

Que contient cette bulle dérisoire ? Le dernier souffle d’une parole impossible ? Le vestige d’une voix qui refuse de disparaître ? Elle éclate bientôt, se dissout dans l’air comme une parole jamais prononcée.

Le corps, alors, se défait. Les traits du visage se tordent en une succession de grimaces qui le rendent presque méconnaissable. Frontal, exposé au regard des spectateurs, il roule au sol, traversé de convulsions, tandis que les larmes envahissent peu à peu ses yeux. Puis, soudain, une éclaircie. Le regard s’illumine, les mouvements cessent un instant de lutter contre eux-mêmes et s’ordonnent en laissant entrevoir quelques pas de danse. Ll’espace de quelques secondes seulement, car cette fragile harmonie se dérobe aussitôt.

ph.Raynaud de Lage-Festival d’Avignon

Des murmures tentent de franchir les lèvres, en vain. La bouche se contracte, se ferme, résiste. Tout son corps semble engagé dans cet effort désespéré de faire advenir la parole, mais celle-ci demeure prisonnière. L’organisme ne répond plus à la volonté ; il obéit à une logique plus obscure, plus profonde.

On pense inévitablement au Cri d’Edvard Munch. Pourtant, là où le peintre donnait forme à l’angoisse, Boris Charmatz fait surgir une expérience encore plus radicale : celle d’une impuissance absolue, d’une souffrance qui ne peut ni se dire ni se partager. Tout le corps est engagé.

Un nœud semble se former dans sa gorge. La respiration se fait difficile et l’étouffement devient imminent.  Dans ce silence total, le temps se dilate ; chaque geste acquiert une densité bouleversante.

Lorsque la lumière décline, ce corps meurtri s’effondre, se replie sur lui-même, s’agite dans une ultime tentative de résistance avant de retrouver, lentement, la station debout. Comme si le simple fait de se relever constituait déjà une victoire.

Boris Charmatz nous livre, avec Muette, une exploration sans concession des limites du corps et de ses puissances expressives. En refusant tout artifice, il fait de la chair, au sens phénoménologique de Paul Ricoeur, le lieu d’un combat intérieur et de la souffrance. Le silence devient paradoxalement le plus éloquents des langages. Pendant cinquante minutes, il ne raconte pas une histoire : il donne à éprouver une expérience vertigineuse, profondément humaine.

Chartreuse de Villeneuve Les Avignon, 18 juillet 2026

Antonella Poli

 

Partager
Site internet créé par : Adveris