Festival dei due mondi : Dance with Bob avec la Trisha Brown Dance Company
Chorégraphie : Trisha Brown, Merce Cunningham
Distribution : Trisha Brown Dance Company

Set and reset-ph.Ben-McKeown
Le Festival dei due Mondi compte en Italie parmi les grands Festivals internationaux où théâtre, danse, opéras, concerts et expositions se croisent et se répondent pendant près de deux semaines au début de l’été. Créé en 1957 par Gian Carlo Menotti, il doit son nom à la volonté du compositeur de tisser des liens artistiques entre l’Amérique et l’Europe et a connu des périodes brillantes avant d’affronter la concurrence de nouveaux festivals d’été. Mais cette année, il a repris sa place privilégiée grâce à l’arrivée d’un nouveau directeur artistique, Daniele Cipriani, qui, tout en renouant avec les racines du Festival, a su élargir les propositions artistiques et augmenter le budget. Avec 121 spectacles dont plusieurs Premières mondiales, et un nombre record d’entrées, le Festival dei due Mondi a conclu sa 69ème édition par l’habituel concert sur la Place du Duomo dont le programme, passant de Menotti à Bernstein pour terminer par Dvorak, a de nouveau réuni les Etats-Unis à l’Europe.
La présence de la Trisha Brown Dance Company
Dans le domaine chorégraphique, après l’espagnole Rocio Molina, l’allemand Marco Goecke, un exceptionnel Marathon d’étoiles internationales dont Sergio Bernal et sa nouvelle version du Sacre du printemps, la Trisha Brown Dance Company a présenté Dance with Bob, un programme dédié à Robert Rauschenberg . Le spectacle inclut deux pièces, l’une de Merce Cunningham, Travelogue, l’autre de Trisha Brown, Set and Reset, pour lesquelles l’artiste plasticien a signé la scénographie et les costumes. Rappelons que Rauschenberg a travaillé auprès de Josef Albers, ancien membre du Bauhaus, et en a gardé un goût pour les expérimentations. C’est aussi lors de ses fréquents séjours au Black Mountain College qu’il rencontre Merce Cunningham et John Cage avec qui il réalise ses premiers « happenings ». Quant à son amitié avec Trisha, elle date des années 60 lors d’expériences communes au Judson Church Theatre. Leur complicité jamais démentie a donné lieu à de nombreuses collaborations, notamment six pièces dont Set and Reset, sans compter les happenings et autres improvisations conçus ensembles.
Travelogue date de 1977, une période où Rauschenberg retrouve Cunningham et Cage neuf ans après avoir quitté sa fonction de directeur artistique de la Merce Cunningham Dance Company. Le trio partage à nouveau la même humeur facétieuse pour ce « carnet de voyage » où la scénographie n’illustre aucune anecdote mais se pose sur scène indépendamment de la danse, comme le sont aussi les bruits arrangés par David Tudor et Takehisa Kosugi dans l’esprit de Cage. Dans Travelogue, Cunningham radicalise sa «chance procedure», tirant au sort l’ordre de séquences dansées préalablement inventées ; et si le matériau est fixé, en revanche, la structure de la pièce dépend entièrement du hasard.

Travelogue-ph.Ben McKeown
Rauschenberg quant à lui, y invente non pas un décor mais plutôt un espace de jeu où les objets renvoient au thème du voyage. Devant la toile de fond rouge vif, sont installées huit chaises séparées par d’immenses roues de vélos. Les huit danseurs portent chacun un académique de couleur différente, jaune, bleu, blanc, vert ou orange, souvenir, dira t’il, de son émerveillement devant les couleurs éclatantes découvertes lors de son voyage en Inde.

Travelogue-ph.Ben McKeown
La reprise de cette pièce à l’humeur malicieuse qui ressemble à un manifeste de l’esprit libertaire des années 70, est formidablement dansée par la Trisha Brown Company dont les membres l’ont répétée sous la direction de deux anciens danseurs de Merce, Marcie Munnerlyn et Andrea Weber. Pour cette reprise, le hasard a été évacué de la chorégraphie qui est désormais la même d’une représentation à l’autre mais la partition sonore, elle, continue à être soumise à l’aléatoire de Cage.
Set and Reset, la deuxième pièce du programme, créée en 1983 par Trisha Brown sur la musique de Laurie Anderson, reste encore et toujours un enchantement pour les yeux grâce à la stricte rigueur qui autorise l’aisance et la spontanéité si chères à Trisha. Ici comme dans les autres collaborations, la scénographie et les costumes de Rauschenberg manifestent la profonde entente entre les deux artistes qui partageaient le même intérêt pour les éléments visuels de la représentation (mouvements, lumières, costumes, scénographie) et la même volonté d’en déplacer les codes.

Set and Reset-ph.Ben McKeown
Le spectacle démarre par un flux d’images réalisées par Bob et projetées en continu, un procédé déjà utilisé en 1979 dans Glacial Decoy, une autre collaboration fructueuse entre Bob et Trisha. A ce courant ininterrompu d’images vient s’ajouter peu après le groupe des sept danseurs eux aussi en mouvement perpétuel et habillés d’un tissu léger qui bouge autant que le corps, accentuant ainsi la fluidité de la danse. Les interprètes semblent connectés les uns aux autres et glissent dans la plus grande décontraction, de la scène aux coulisses, introduisant ainsi un hors-champs qui vient troubler la vue du public. Les huit jeunes danseurs de la TBDC désormais dirigée par Carolyn Luca, n’ont rien à envier aux générations d’interprètes qui les ont précédés : tous possèdent la caractéristique brownienne du « Let it go ». Parmi eux, notons Catherine Kirk qui, dans la partition longtemps dansée par Trisha elle-même, maintient une neutralité proche de celle de Trisha.
Dancing with Bob sera repris aux Halles de la Villette à Paris du 8 au 16 avril 2027 et en tournée durant toute l’année du centenaire de Robert Rauschenberg.
Sonia Schoonejans