Interview avec Angelin Preljocaj pour sa prochaine création Soulèvement
Angelin Preljocaj, directeur du Ballet Preljocaj-CCN-Aix-en-Provence, présentera au Grand Théâtre de Provence du 07 au 10 octobre 2026 sa prochaine création Soulèvement. Quatorze représentations au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt à Paris suivront du 22 octobre au 7 novembre 2026 avant de poursuivre sa tournée en France, Italie, Allemagne, Suisse…Le chorégraphe nous livre les propos de cette création.
D’où est née l’idée de Soulèvement ?
A.P. : J’avais envie de poser des questions sur ce que signifie le fait de se regrouper et d’agir ensemble lorsque l’on est choqué, indigné ou profondément opposé à certaines décisions, qu’elles soient politiques ou sociétales. Je voulais voir comment les corps pouvaient travailler à partir de ces questionnements et comment, de mon côté, je pouvais trouver une écriture chorégraphique adaptée à cette réflexion.
C’est toujours ce qui m’intéresse : cette histoire de trois mots qui sont essentiels pour moi lorsque je commence à travailler, à savoir le pretexte, le texte et le contexte. Ces trois mots forment une sorte de triangle qui me permet de réfléchir.
Le prétexte, c’est le soulèvement : qu’est-ce que cela signifie de bouger ensemble, de se soulever.
Le texte, c’est ma danse, mon écriture chorégraphique. Il s’agit donc de comprendre comment le soulèvement peut engendrer une nouvelle écriture du mouvement.
Enfin, le contexte renvoie à notre époque, à la situation sociétale, politique et environnementale dans laquelle nous vivons. Il s’agit de réfléchir au moment où l’on crée une œuvre, mais aussi au contexte historique dans lequel elle s’inscrit.
Avec cette création, vous vous êtes tourné vers un sujet plus sociétal que dans vos précédentes pièces, en cherchant une écriture chorégraphique capable d’exprimer les tourments de notre époque?
A.P. : Oui, et cela signifie aussi que je me demande ce que les corps vont raconter à partir d’une telle thématique, comment ils vont être irrigués et nourris par elle, et quelles attitudes ou quelles corporalités vont en découler.
Par exemple, dans Gravité, le travail du mouvement est abstrait et se rapporte uniquement à la gravité. Les questions abordées sont presque mathématiques, fondées sur des lois physiques. D’une certaine manière, nous sommes presque dans une recherche scientifique, avec le corps et la chorégraphie comme outils.
Ici, nous sommes dans un autre type de questionnement. Les corps sont traversés par des énergies liées à l’indignation, à la colère, au refus et à la lutte. On peut observer ces différentes énergies chez les manifestants. Il existe de nombreuses façons de manifester : certaines personnes le font de manière très pacifique, en organisant des sit-in, par exemple, tandis que d’autres s’engagent physiquement de façon plus intense.
Toutes ces questions m’intéressent : comment les corps peuvent-ils traduire ces énergies ?
Cela dit, ce qui reste essentiel pour moi, c’est avant tout la danse. Le soulèvement constitue un prétexte pour générer une nouvelle écriture chorégraphique. Je pense même que certaines parties de la pièce pourraient être perçues comme une écriture abstraite si l’on ne savait pas, au préalable, de quoi il est question.
Il y aura des moments qui développeront une écriture à partir de ces émotions et de ces sensations.
Si je devais résumer tout ce que je viens de dire, je dirais que ce qui m’intéresse, c’est de comprendre comment le fait de traiter le thème du soulèvement va me déplacer dans mon écriture chorégraphique. À chaque fois, je cherche à créer quelque chose que je n’ai pas encore fait. Je choisis des thèmes qui vont me déplacer, me sortir de ce que j’ai l’habitude de faire, de ce que je connais bien, ou même de ce que mes danseurs connaissent déjà.
J’essaie ainsi de surprendre mes danseurs, mais aussi de me surprendre moi-même, en travaillant sur des thématiques nouvelles pour moi, comme le soulèvement.
D’un point de vue de la structure chorégraphique, comment avez-vous imaginé la pièce ? Les groupes prédominent-ils par rapport aux duos ou aux trios ?
A.P. : Oui, c’est une bonne question. Au début, j’imaginais un travail presque entièrement fondé sur la masse, sur une foule de corps réunis pour lutter contre l’injustice. Je voyais donc beaucoup de scènes de groupe.
Mais j’ai remarqué que lorsque l’on participe à des manifestations, il peut aussi se jouer des histoires individuelles au sein même du mouvement social.
Quand j’étais jeune, il m’est arrivé d’observer ce genre de situations. Au milieu d’une manifestation, des rencontres peuvent avoir lieu, et parfois même une histoire d’amour peut commencer. Il peut se passer beaucoup de choses de ce type.
Lorsque j’ai commencé à travailler sur la pièce, je me suis donc dit que j’allais effectivement privilégier les scènes de groupe, puisque cela correspondait directement au thème. Mais je voulais aussi donner l’impression que l’on pouvait zoomer dans la foule pour découvrir deux personnages, par exemple, ou un personnage qui deviendrait le cœur du propos. Puis, progressivement, on dézoome pour retrouver le groupe.
Pourquoi avoir fait le choix de concentrer la compagnie autour de douze danseuses/danseurs ?
A.P. : Pour l’écriture chorégraphique que j’imaginais, je pensais qu’un groupe de douze danseurs, avec une gestuelle nouvelle et particulière liée au soulèvement, aurait suffisamment d’impact dans l’espace pour se déployer pleinement.
Je me disais que si nous étions encore plus nombreux, nous risquions de réduire l’amplitude de l’espace et du mouvement. J’avais donc envie d’essayer cette approche : comment, avec douze danseurs, peut-on donner l’impression qu’il y a réellement beaucoup de monde ? C’est aussi grâce à l’écriture chorégraphique que l’on peut produire cet effet.
Cela devient alors une écriture de l’espace qui implique différentes manières de concevoir la distribution des corps et d’imaginer des trajectoires, afin de créer une sensation de masse, de foule et de mouvement.

Pour parler de la musique, vous avez confié sa création à Irène Dresrel. Comment cette musique incarne-t-elle le langage corporel de la pièce ?
A.P. : J’ai choisi Irène parce que je trouve que sa musique associe des pulsions très fortes, liées à la musique électronique et à l’univers des DJ, qui ont l’habitude de faire bouger les corps et d’insuffler une énergie capable de les mettre en mouvement.
Dans un concert, par exemple, ce que cherchent généralement les DJ, c’est de mettre les corps en mouvement et de les entraîner dans une sorte de transe, dans une danse presque tribale. Je me suis donc dit que cette énergie pouvait très bien fonctionner avec l’idée de manifestation, de soulèvement et de revendication.
En même temps, ce que j’aime beaucoup dans sa musique, c’est sa dimension lyrique. Ce n’est pas uniquement une question de rythme ou de sons étranges. Il arrive aussi qu’une mélodie apparaisse soudainement et apporte une dimension très sensible, tout en se mêlant à une pulsation extrêmement puissante. Ce lyrisme, presque ce romantisme qu’elle parvient à insuffler dans la musique électronique, me semblait particulièrement intéressant.
Pour revenir aux nouveautés introduites dans cette pièce sur le plan de l’écriture chorégraphique, pourriez-vous donner quelques exemples concrets de ce que vous avez découvert et que vous n’aviez pas utilisé auparavant, notamment grâce à votre propre expérience corporelle et à la participation de vos danseurs ?
A.P. : C’est notamment l’observation d’une gestuelle que l’on peut parfois voir lors de soulèvements qui m’a inspiré. Cette observation peut devenir la source de l’élaboration de tout un phrasé chorégraphique.
Pouvez-vous nous parler des costumes ?
A.P. : Les costumes ont de nouveau été conçus par Eleonora Peronetti, une styliste qui travaille désormais surtout comme scénographe. Elle a créé les costumes de Requiem, de Winterreise et aussi de Licht.
C’est une collaboratrice avec laquelle j’ai beaucoup de plaisir à travailler. Elle invente toujours des choses très intéressantes, en trouvant un équilibre entre une forme de réalisme et une forme d’utopie qui nait grâce à nos échanges mutuels. C’est précisément cette qualité que j’aime dans son travail. Nous sommes à la fois ancrés dans la réalité, dans quelque chose de concret, et, en même temps, certaines choses sont stylisées, ce qui nous fait basculer dans une forme d’utopie, dans une stylisation de la thématique.
Les costumes s’inspirent, j’imagine, des vêtements de la vie quotidienne…
A.P. : C’est comme si l’on partait de tenues ordinaires, qui évoluent progressivement et se transforment au fil de la pièce. On pourrait presque avoir l’impression qu’une prise de conscience de la nécessité de la lutte se manifeste également à travers les vêtements. C’est à peu près le fil conducteur, même si ce n’est pas forcément facile à expliquer.
Dans Soulèvement, il y a aussi une véritable dramaturgie des costumes, c’est-à-dire une évolution qui nous raconte quelque chose.
Propos recueillis par Antonella Poli
Soulèvement en tournée :
• 16 et 17/10/2026
Opéra de Tirana (Albanie)
• 22/10/2026 au 07/11/2026
TDV-Sarah Bernhardt, Paris
• 10/11/2026
Quai 9, Lanester
• 21/11/2026
La Chaudronnerie, La Ciotat
• 07 au 12/01/2027
Opéra Royal de Versailles
• 15 et 16/01/2027
Opéra de Dijon
• 19 et 20/01/2027
La Rampe – La Ponatière, Échirolles
• 14/02/2027
Teatro Comunale, Modena (Italie)
• 17/02/2027
Teatro Nuovo Giovanni, Udine (Italie)
• 09 au 11/03/2027
La Coursive, La Rochelle
• 14/03/2027
LAC, Lugano (Suisse)
• 23/03/2027
Théâtres en Dracénie, Draguignan
• 14 et 15/04/2027
Espace Legendre, Compiègne
• 27 et 28/04/2027
L’Azimut, Châtenay-Malabry
• 30/04/2027
Le Figuier Blanc, Argenteuil
• 11 au 14/05/2027
La Criée, Théâtre national de Marseille
• 03 et 04/07/2027
Theater Bonn (Allemagne)