Ballet national de Norvège : Roméo et Juliette
La tragédie des deux amants de Vérone, Roméo et Juliette, est l’un des chefs-d’œuvre de William Shakespeare. Il a inspiré plusieurs chorégraphes majeurs — Rudolf Noureev, John Cranko, Jean-Christophe Maillot, Sasha Waltz, Thierry Malandain et Angelin Preljocaj —, devenant ainsi l’un des grands classiques du ballet.
Le 6 juin dernier, Kaloyan Boyadjiev a présenté sa propre version de l’œuvre, une création mondiale interprétée par le Ballet national de Norvège, dirigé par Ingrid Lorentzen.
Le chorégraphe, ancien premier danseur de la compagnie norvégienne, lauréat du Prix du Concours des Jeunes Chorégraphes de Ballet de Biarritz en 2022 et auteur d’un Casse-Noisette pour l’Opéra national de Bordeaux en 2024, s’est concentré sur trois éléments principaux : d’abord, une forte symbiose entre la musique de Prokofiev et la structure chorégraphique ; ensuite, un décor qui plonge le spectateur dans l’atmosphère de la Vérone de la Renaissance, tout en mettant en valeur le conflit opposant les Montaigu et les Capulet ; enfin, l’emploi d’un vocabulaire classique clair et précis qui assure la fluidité du développement dramatique.
Ces trois facteurs ont permis de revivifier ce ballet et de susciter l’enthousiasme du public.
Revenons sur ces principaux atouts. Nous avons souligné le rôle essentiel de la musique, à laquelle sont habituellement attribuées des qualités cinématographiques. L’Orchestre de l’Opéra national de Norvège a été magistralement dirigé par Edward Garner qui, comme il l’affirme lui-même, a travaillé côte à côte avec le chorégraphe à l’élaboration de chaque phrase chorégraphique. Dès le prologue, marqué par un leitmotiv mélancolique, la partition résonne avec ampleur dans toute la salle et révèle toute la richesse de ses nuances. Sa profondeur et sa densité lui donnent une véritable matérialité et touchent profondément la sensibilité du public. Cette qualité demeurera intacte jusqu’à la dernière note.
La scénographie de Christopher Oram permet de voyager au cœur de la Renaissance et de partager l’atmosphère de Vérone à cette époque. L’architecture de la ville avec ses portiques, la maison de Juliette et son mythique balcon, la tradition religieuse italienne des processions — notamment celle de l’Assomption — ainsi que la reconstitution de l’église du père Lorenzo, dotée d’un imposant crucifix, reflètent fidèlement le style de l’époque et contribuent à rendre particulièrement crédible l’action qui se déroule sur scène.

ph.Erik Berg
D’un point de vue chorégraphique, Kaloyan Boyadjiev demeure fidèle à un langage classique épuré. Dans les pas de deux de Roméo et Juliette, il privilégie les portés et une danse fluide, particulièrement expressive grâce à l’interprétation des deux danseurs principaux, Grete Sofie Borud Nybakken et Dingkai Bai. Ils incarnent avec justesse la fraîcheur et l’innocence d’un amour caractérisé par une fidélité qui les unit jusqu’à la mort. Pour la célèbre scène du balcon, le chorégraphe opte pour une approche traditionnelle, un choix qui accentue encore davantage la dimension romantique de l’œuvre.
Il met également en valeur les scènes de combat sans jamais tomber dans l’exagération, privilégiant les enjeux dramaturgiques de l’histoire plutôt que la démonstration virtuose. Cette approche lui permet de cerner avec finesse les personnalités de Mercutio (Douwe Dekkers), Benvolio (Giuseppe Ventura) et Tybalt (Ricardo Castellanos) : les deux premiers sont unis par une profonde amitié, tandis que le troisième nourrit une haine tenace envers Roméo. Les scènes d’ensemble transmettent avec efficacité l’esprit de l’époque, marqué par la rivalité entre les Montaigu et les Capulet.
- Ph. Erik Berg
- ph.Erik Berg
Cette nouvelle version de Roméo et Juliette s’impose par la clarté de sa conception et la charge émotionnelle qu’elle déploie. Il s’agit d’une belle réussite pour Kaloyan Boyadjiev et le Ballet national de Norvège, qui ont su offrir à un public enthousiaste un spectacle revivifié. Cette production démontre que les classiques peuvent encore aujourd’hui séduire et attirer un large public lorsqu’ils sont servis par une vision artistique cohérente et inspirée.

ph.Erik Berg
Oslo, 6 juin 2026
Antonella Poli

