Mythologies

Chorégraphie : Angelin Preljocaj

Mythologies-ph.JC Carbonne

Le chorégraphe de renommée internationale Angelin Preljocaj présente au Théâtre Châtelet de Paris (Théâtre de la Ville hors les murs), Mythologies, créé à l’Opéra national de Bordeaux en juillet dernier. Le ballet allie dix artistes du Ballet Preljocaj et dix du Ballet de l’Opéra national de Bordeaux. Ces deux écoles fusionnent leur talent pour aborder une vaste fresque historique qui s’appuie sur la mythologie de la Grèce Antique. Les séquences chorégraphiques s’enchainent, accompagnées de vidéo pertinentes de Nicolas Clauss projetées sur écran en fond de scène, soutenues par la création musicale de Thomas Bangalter jouée par l’Orchestre de chambre de Paris dans la fosse, dirigée ce soir par le chef d’orchestre et compositeur Romain Dumas.

Les dieux et déesses et leur vie tumultueuse ne sont pas sans rappeler l’agitation du monde contemporain. Sur l’écran, des yeux vifs scrutent le public, invitant en fait nos regards à converger vers une pléiade de danseurs en plein échauffement sur le plateau avec des mouvements lents, des roulades et des sauts légers.

Têtes casquées, mains crochus, poings serrés, des groupes de danseurs introduisent une longue série de scènes antiques que l’on peut appréhender à la manière de Roland Barthes analysant les mythes dans leurs structures et représentations imagées dans son ouvrage Mythologies, dont le chorégraphe tire le premier tableaux inspiré du catch. 

Dans l’œuvre..

Plusieurs tableaux sont ensuite dédiés à des femmes guerrières évoluant de manière syntone, aux gestes et postures affirmés, tirant à l’arc ; elles ont ces Amazones, somptueuses et fières, affrontant et séduisant un homme en vue de procréation pour pérenniser leur lignée, finalement condamné à mourir sous leurs flèches. Vivant autour de la mer Noire, elles figurent des luttes indispensables à la préservation de la civilisation grecque.

 Succède l’évocation du mythe de Zeus amoureux de Danaé, impliqués dans un duo tout en douceur et en sensualité. Puis c’est l’histoire de Persée, fruit de leurs amours, armé par les dieux et rendu invisible par un casque, prêt à affronter les Gorgones terrifiantes et tuer la Méduse ; ce qui se traduit par des envolés dansées, à la fois narratives et abstraites, révélant la vigueur et la rigueur du style de Preljocaj, avivées par l’emphase dramatique de la musique.

La fluidité et la légèreté des mouvements dansés s’apprécient avec l’entrée en scène de jeunes filles vêtues de voiles blancs et transparents ; évolution gracieuse chorale, bras tendus vers le ciel et danse en ronde font penser à un rite sacrificiel, jusqu’au détachement d’une femme.

Elle exécute un solo magnifique alors qu’apparaît l’image effrayante du Minotaure avec sa tête de taureau démesurée. Affolement, course, chevauchement des corps, gestes désordonnés et emprise violente masculine signent le rapt qu’elle subit, domination qui, sans cesse, s‘actualise en traversant le temps…

Suivent ensuite d’autres héros mythiques, exprimés avec une danse toujours racée, sensible, ondulante comme celle des naïades ; puissante sous les foudres de Zeus ; jouissive avec le désir d’Arès envers Aphrodite, avec des duos renvoyant à l’homosexualité et à la gémellité, intrigante avec une célébration Maya.

Enfin, sur un envol d’oiseaux, le personnage d’Icare surgit, muni d’ailes, capable de s’élever au-dessus du plateau, offrant une gestuelle aérienne en suspension pour amorcer la chute finale que l’on sait.

Donc une traversée temporelle emblématique, avec un cumul de tableaux dotés d’un certain lyrisme, dans laquelle est venue s’intercaler le segment moderne d’une foule anonyme en pantalons noirs et chemises blanches. La danse est chargée de sens ; les mythes rejoignent les comportements humains d’aujourd’hui dans ses envies, transgressions, évitements, consommations, brutalités.

Des visages projetés sur l’écran, au regard profond et sans sourire, font se télescoper les époques, exposant et rapprochant les modes d’être des humains, coincés entre la répétition et la prise de conscience.

Tout est-il écrit depuis la Grèce Antique ?

La pièce se termine sur déluge de photos abruptes et de bruits de guerre, de celles qui sévissent en divers points du globe, toujours recommencées, fracassant les hommes. Les morts sont recouverts de voiles blancs, linceul envahissant la scène ; les corps figés et abandonnés au sol sont lentement tirés hors du plateau, suscitant une lente procession.

 Mythologies est abondamment applaudie, les ovations ont redoublé quand Angelin Preljocaj est venu saluer le public et les danseurs.     

Paris, Théâtre Châtelet, 30 0ctobre 2022

Jocelyne Vaysse

 

 

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